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Sans-Titre I

28 février 2008

Je déteste ce carnet de notes. J’en suis bien triste puisque c’est un cadeau (de ma mère), mais je n’y peux rien : je ne l’aime pas du tout. C’est très désagréable d’y écrire. Le toucher en est sec, rugueux et poussiéreux, pas du tout agréable, l’odeur est celle d’un mauvais papier, âcre et asséchant la bouche — les dents, même, ne sont plus pareil sous la langue lorsqu’on l’ouvre et qu’on y écrit. Sous le stylo, le papier est rêche, la plume peine à courir, et l’écriture n’est jamais que très laide comme vous pouvez le constater. Le contact de la page sous la main étant sans aménité, sans douceur et sans caresse, l’odeur étant limite repoussante à la longue, et la reliure refusant obstinément de s’aplatir, on ne peut qu’écrire mal. S’étaler sur la page sans aucun désir esthétique. La période Février 2008 — fin du carnet (que je prévois au milieu de l’été 2008) va être assez improductive, c’est probable, d’écriture brute, et je sens que ça va pas être très drôle.

La preuve : une semaine après l’avoir entamé, je n’ai strictement rien écrit de créatif dans ces pages, alors que la fin du carnet précédent regorge de fragments, de bribes, de portes ouvertes enfoncées, fiction ou non fiction. Il va falloir songer à remédier à cela.

Comment ?

Comment le saurai-je ?

Si. Voilà une solution : me forcer à écrire, coûte que coûte, quel que soit l’inconfort. Quelle abnégation que celle de l’artiste !

Problème : qu’écrire ? Ecrire, là, tout de suite, une fiction ? Une fiction simple, n’importe laquelle ? Développée en une petite centaine de pages.

Se laisser porter par la page.

Reste le problème crucial de l’amorce. Le reste viendra. Ça ira où ça voudra, mais ça y ira. Je ne le contraindrai pas, essaierai dans la mesure du possible de faire taire mes inhibitions et d’écrire ce qui me passe par la tête, aussi invraisemblable, aussi inélaboré, aussi délirant que cela puisse me paraître. Juste écrire. Simple, pour terminer ce carnet au plus vite. Ecrire vite, donc, ne pas se casser la tête inutilement, ne pas élaborer de grandes théories esthétiques.
Non. Rien. Ecrire. Point.

S’en foutre de la belle phrase, s’en foutre de la belle histoire ou de la blague qui nécessite une chute, s’en foutre de la forme, de la séduction, de la conceptualisation, de la philosophie, et même de la philologie ou de la langue (qui s’en soucie, de toute façon, ces jours-ci, je vous le demande…)

Partir d’une situation simple et la faire évoluer dans tous les sens possibles. Ne se mettre aucune borne, aucune contrainte que celle-là : écrire l’esprit vide.

A l’instar du fameux Klavierstück de Stockhausen, dans lequel le pianiste ne doit jouer qu’en ne pensant à rien (si une idée, aussi infime soit-elle, lui traverse l’esprit, il se doit d’arrêter), à l’instar des plus beaux idéaux surréalistes, et des plus belles bêtises des moines bouddhistes, écrire en ne pensant à rien. Strictement rien.

Ou du moins pas plus loin que le bout de son nez : rester au degré zéro de la pensée.
Ecrire comme la plupart des gens s’imaginent qu’on écrit : en se laissant soi-même porter par l’histoire, par ses personnages, sans les contraindre à rien, sans leur imposer de trajectoire prédestinée ou de destin fâcheux.

Ecrire jusqu’à ce que mort s’ensuive ! Quelle mort, direz-vous ? Qu’importe ! La mienne, celle du stylo, celle des personnages et, surtout, celle du carnet !

Elles se valent toutes. Liberté, fraternité, égalité (ou n’est-ce pas le contraire ? on le dit si peu ces derniers temps qu’on a tendance à oublier un peu le sens (hi hi) de cette devise). Bon, revenons à nos moutons. Prenons un personnage. Au hasard. Qui ça ? Celui-là. Qui ? Bon, d’accord, décrivons-le.

Il est petit. Non. Pas petit, mais pas très grand non plus. Il est trapu et noiraud, un peu rembourré aux entournures, ce qui le gêne pour marcher et serrer les mains (heureusement, il n’en sert pas beaucoup). Il aimerait être barbu, mais le peu de poil qu’il cultive sur son visage pousse par touffes sporadiques ingrates, comme les rares herbes dans un désert, et ce n’est pas très seyant.

Il a beaucoup de cheveux en revanche, mais les porte toujours assez courts. Il ne veut pas compenser comme ça, il trouve que ce serait ridicule, comme il trouve ridicule certains chauves qui se font pousser la barbe, qu’ils ont d’ailleurs généralement fleurie. Très noirs, ses cheveux renforcent son teint blême qui en devient d’une pâleur mortelle.

Ouh la la ! le trait se fait un peu extrême, mais bon, poursuivons, on a dit no judgement.

Il a les yeux noisettes, petits et brillants, rieurs. On a l’impression qu’il est tout le temps à se foutre de la gueule du monde. Alors que bon, c’est pas du monde qu’il se fout, mais de tout le reste (si quelqu’un comprend, qu’il me fasse signe). Bon, le voilà succinctement décrit.

Appelons-le… Comment l’appeler ? J’hésite entre Xavier et Romain. Tant pis, on verra. Donc, ce Xavier, que veut-il ? L’argent ? La gloire ? L’amour-comme-tout-le-monde ? C’est une bonne question. Un peu des trois, sans doute, ferait son contentement, voire son bonheur.

Mais surtout, ce qu’il aurait voulu être, c’est sauteur en hauteur, ce que sa stature miniature ne lui a jamais permis. Mais bon, n’empêche. Pendant toute son enfance, il se distinguait de ses petits camarades qui collectionnaient placidement les figurines de GI Joe et de Goldorak ou les vignettes de footballeurs, et affichait clairement sa différence sur les murs de sa chambre : c’étaient des photographies prestigieuses de Fosbury et d’autres fameux sauteurs en hauteur, quelconques, champions de quelconques compétitions, j’en sais rien, j’y connais rien, moi, à l’athlétisme, et encore moins au saut en hauteur, que voulez-vous que je vous dise moi, vous y mettrez le nom que vous voudrez — non mais, faites vos recherches, je vais pas non plus tout faire ici…

Mais bon, ce rêve lui a passé, de même que ceux de détective privé, de pilote de canadair, de joueur de pelote basque (ou de belote basque, il ne savait pas la différence à l’époque, ne comprenait pas, mais était fasciné par ces trois petites syllabes), de voyageur dans le temps, de prof de surf, d’allumeur de réverbère, de petit prince et même d’artiste maudit (et pourtant, c’était pas faute d’essayer, mais c’est pas évident, d’être maudit, c’est pas à la portée de tout le monde).

Non. Son métier, c’est de porter une cravate. Il arrive au bureau avec sa cravate bien nouée et il repart le soir avec sa cravate toujours immaculée, sans un pli ni un froissement. Ce qu’il fait entre-temps, je ne saurais vous le dire, même lui n’en est pas complètement certain. Pas certain non plus que ça ait un nom… Ses études lui avaient appris, à lui comme aux autres, à tout faire, ce qui voulait dire qu’il était bon à rien, comme la plupart de ses contemporains.
Il ne fait rien — mais non, on t’a dit, il porte une cravate — et il le fait bien !

Il n’a que des compliments de ses supérieurs, de ses inférieurs et de ses égaux, qui lui font tous les jours des remarques sur la beauté de son port de cravate. À force, il a fini par se convaincre que c’est son rôle, à défaut d’un autre (porter la casquette par exemple : porter la casquette, rien de plus ridicule, alors je ne parle même pas des gens qui en portent plusieurs, de casquettes !).

Vous allez me dire, sa vie a l’air d’être bien ennuyeuse. Mais non ! Sa vie hors boulot est loin d’être monotone ! Chaque soir, lorsqu’il rentre chez lui, son appartement a changé.
Au début, il s’en était un étonné, inquiété. Même, il avait appelé les précédents locataires, qui lui avaient assuré que oui c’était normal.

Résultat, il ne sait jamais à l’avance ce qui l’attend à la maison. Tantôt, c’est un gigantesque appartement au luxe tapageur, tantôt un loft à la sobriété épurée, une chambre de bonne mansardée, miteuse ou non, un petit deux-pièces japonais meublé avec un talent aigu et minutieux de l’organisation de l’espace, un bel appart haussmannien, un étroit flat londonien, un superbe penthouse avec vue sur des jardins, un cagibi étriqué sans lumière. Le reste est à l’avenant : kitchenette, grande cuisine à l’américaine, cuisine vieille France aux cuivres luisants, cuisine d’HLM au lino usé et glissant et aux meubles gras, poêle en faïence, lit royal, lit simple, berceaux (ce sont les nuits les plus longues : il dort dans la baignoire, quand il y en a une).

Il y a de tout et de n’importe quoi, sans aucun semblant d’organisation chronologique ou structurelle, chaos apparent de cette distribution temporelle.

Heureusement, ses provisions, ses vêtements et bien sûr ses précieuses cravates se trouvent toujours dans un rangement très repérable.

Une fois seulement, il a été pris de panique au matin. Il avait passé la nuit dans une grotte troglodyte et des infiltrations avaient abîmé toute sa collection de cravates préférées. Une seule lui restait parmi ses trésors, bien heureusement. Une bleue pastelle un peu passée qu’il n’avait pas mis depuis un moment et qui lui sauva la vie. En revenant chez lui le soir suivant, il dû tout racheter, sa garde robe et de nouvelles cravates pour chaque jour, chaque humeur, chaque météo.

Mais, à l’exception de ces quelques rares surprises moins agréables, il s’y est fait et ne trouve pas désagréables ces petits changements quotidiens.

À part ce petit détail, vous aviez raison, sa vie est plutôt sans histoire.

Les femmes ne s’intéressent pas à lui et les quelques rares qu’il avait réussi à séduire s’étaient rapidement inquiétées de n’avoir jamais été invitées chez lui : je voudrais vous y voir, vous… Allez inviter une jeune femme nouvellement conquise pour passer la nuit avec vous, quand vous ne savez pas à l’avance si votre appartement sera une nursery, un studio crasseux, un igloo, une suite de palace ou quelque chose d’un peu plus simple, discret, cosy et charmant.
Il a peu d’amis, ses collègues ne lui parlent jamais que de cravates et ses sorties sont rares.
Voilà plantés le décor et son personnage. Que faire de Romain, à présent ?

La suite ici...



Dernier ajout : 22 novembre. | SPIP

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