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Bleu Remix

28 mars 2009

notes sur le vif

Tout se passe autour d’une boite, avec un homme dedans. Que cet homme soit immobile, presque nu et qu’il sue bleu, aussi impressionnant que ça puisse paraitre, est somme toute anecdotique. Il est là, il s’expose, et les gens le regardent, ils sont venus pour ça.

Un homme dans sa boite, presque nu, traînées bleues sur son corps.

Performance. Immobilité du corps, activité interne. Exsudation de bleu (après ingestion de bleu de méthylène). Musique Bleu Remix (de Daniel Zéa) à partir de bruits corporels (pour l’instant, battements de cœur, pulse très lente).

Mouvement profond, sourd. Tout comme ces exsudations.

Dans une cage de verre (cadre bleu).

Sous la lumière, j’espère qu’il a chaud.

Parasites électroniques dans la bande son. Se substituent aux battements de cœur après s’y être mêlés un court instant.

Ça coule (bleu). On laisse couler. On laisse vivre. Fakir. La bande son, par contre, s’écarte à présent drastiquement des bruits corporels. Ou bien…

Le public — l’observation du public — est plein d’enseignements et de drôlerie. Des gens sérieux, en costumes cravates, brusques avocats, des habitués des scènes alternatives plus ou moins underground, des gens neufs, des passionnés, des aveuglés, des gens au regard juge et scrutateur, des jeunes curieux, des blasés, des en-transes.

Le nez coule bleu, la salive, la sueur, tracent un petit sillon bleu sombre sur la peau pâle et épilée.

Impression d’un ralentissement de la respiration.

Hélas, la musique n’apporte strictement rien — pour l’instant du moins — elle est indifférente. On l’oublie bien vite, salmigondis de trivialités électroniques.

Juste au moment où j’écris ces mots, justement, un basculement, une mutation vers quelque chose de plus intérieur, de plus inquiétant.

Le son — aventure intérieure.

Une fille, restée debout immobile jusqu’à présent, croise les bras, prend un air nonchalant et fait quelques pas autour de la boite. Air blasé, intéressé, petite mimique (main droite sous le menton) de l’observation froide et scientifique.

Elle a lancé le mouvement. Un autre, petit homme sec, la quarantaine, fait quelques pas qu’il veut félins, tend le nez avec un sourire qui voudrait avoir de l’humour. Suivent la photographe officielle, une fille avec un caméscope (qui ne regarde rien si ce n’est le petit écran de son appareil).

Musique — grain grêlé, pluie, froissement, crissement de cheveux.

Parmi les autres — soit ils n’ont pas changé de position, soit ils se sont avachis et cherchent de temps à autres un position plus confortable, soit, assis en tailleur à même le dur parquet, ils ont pris la posture stoïque d’un fakir, en miroir de notre homme dans sa boite.

Le regard de beaucoup vagabonde, ne se pose que rarement sur le centre d’attention de la pièce.

Et puis il y a moi, qui écris — et que certains regardent avec la même curiosité qu’il regardent la boite.

Le bleu gagne à présent tous les pores de sa peau.

Le teint se teinte, luisant.

De plus en plus, les gens, gagnés par l’impatience, les membres endoloris, fourbus, se relèvent et font le tour de la pièce. On ose enfin s’approcher.

Jusqu’à maintenant, une barrière protectrice, virtuelle et infranchissable, séparait la boite de son public.

Quelques jeunes commencent à somnoler.

Un ado fait le tour de la boite avec sur le visage l’air de celui qui veut faire le malin.

À présent, on se lève en bande, on discurse.

Le bleu envahit tout le visage — air maladif, extraterrestre.

Ce regain de vie réveille ceux qui s’assoupissaient.

Personne n’a encore quitté la salle. Ennuyé et gêné.

Ceux qui s’approchent sont de plus en plus nonchalants, traitent le performeur comme l’objet d’exposition, immobile et inanimé, qu’il a décidé d’être.

Premiers larges sourires, presque des rires.

Une jeune femme s’est placée contre la vitre, exactement en face du fakir. Elle respire vite, et fort, on pourrait croire qu’elle va pleurer. Sa mâchoire se crispe, ses bras, de plus en plus tendus, font sortir les mains des poches. Au bout d’un moment (deux minutes ?), elle va, épuisée, se rasseoir.

La face est maintenant presque complètement bleue — me fait penser à cette célèbre image de Pierrot le fou, de là où je suis.

La musique est forte, angoissante, évoque le bruit d’un vent violent, sans rafale sans obstacle.

L’homme respire de plus en plus fort — on le voit respirer par instants, ça ressemble presque à un halètement, au ralentis.

Le masque est d’une tristesse sans nom — je pense aux masques de la tragédie grecques, caricature divine, hurlante et larmoyante dans le silence.

Un autre ado s’approche — il est le premier à toucher la boite, du bout de l’ongle — sacralité, dé-.

Blanc sous les yeux — les pommettes, le nez.

Le bleu coule partout, à flots, sur le siège en plexiglas.

De nouveau, immobilité a gagné la salle.

La musique redevient parasite électronique, comme ce qui avait succédé aux battements de cœur.

De plus en plus d’ennui sur les visages.

La curiosité, elle, a disparu.

Grosses gouttes bleues. Musique — marteau piqueur, perceuse. Une jeune fille se bouche les oreilles. Deux. Trois.

Premières sorties. Des conciliabules — maintenant que des gens sont sortis, on peut sortir à notre tour, non ?

Les déplacements sont à présent, non pour changer d’angle de vue, mais pour retrouver ses amis et, éventuellement, partir.

Des regards sombres.

Pour la première fois, j’ai vu un pied bouger puis, immédiatement, une main.

Sommet de la tête, encore vierge, encore blanc pâle contraste. Et plante des pieds ?

Changement d’ambiance lumineuse (annonce de fin ?). La boite s’est éteinte, spot bleu diffus pointé sur le plafond. La musique s’estompe, comme un reflux de marée.

Les gens, en sortant, s’attardent une dernière fois près de la boite. Des voix se font entendre.

Comme au cinéma, on commente avant la fin du générique.

Quelques retardataires sont invités à sortir (dont moi).

Dans le hall, les conversations reprennent peu à peu, à voix pas trop hautes — on entend encore au loin la note parasitaire de fin de la bande son.

Les portes vont se fermer. C’est fini.

Et j’ai toujours la même mélodie (Concerto pour piano de Tchaïkovski) qui me trotte dans la tête.

Genève — 27 mars 2009 — 23 h 50

Après coup, durant l’après spectacle, je découvre que presque toutes les personnes qui se sont détachées du groupe, et qui se détachent du texte, (la première jeune fille à bouger, le monsieur félin, la jeune femme au bord des larmes, la jeune femme au caméscope) font en réalité partie de l’entourage de l’artiste, sœur, manager, etc.

Site internet du performeur : http://www.yannmarussich.ch/

Site internet du festival : http://www.archipel.org



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