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26 juin 2007 — Minuit

4 juin 2008

Trouver un sujet de roman et une manière de l’aborder, qui soient aussi étrangers et lointains de moi que possible. Juste pour voir. Ce n’est pas facile et ce serait un exercice de style non seulement laborieux mais aussi assez convenu.

L’histoire d’une femme, la trentaine, célibataire, relativement clubbeuse, à la mode, peut-être bayrouiste ou sarkozyste (mais faut pas abuser). Un peu blonde, aussi, avec des fesses fabuleuses, sexy, qui aime les chiens. C’est un sujet qui ne pourrait m’être plus étranger, même si cette personne, personnage principal du bouquin, se trouve à quelques mètres de moi dans ce bar et que je la côtoie depuis maintenant depuis plus de deux ans. Et elle m’amuse toujours autant, la pauvre. Elle est, ce soir encore, à la même place au bar (un bar encombré, bruyant, ouvert sur une terrasse chauffée par des convecteurs à gaz). Elle discute avec les mêmes amis, avec quelques occasionnelles valeurs ajoutées. Et elle a, ce soir, dans ses bras, fait exceptionnel, un… chien, un petit chien noir et blanc — assez mignon je suppose pour les canophiles — qu’elle montre à qui veut, tel une fleur bleue contondante. Enfin elle l’a reposé et se replonge dans ses éternelles conversations (comme moi, dans mes sempiternels carnets). Je la trouve de plus en plus maigre. Sans se faire plus âgée, elle se fait plus mûre. Son visage devient sérieux, contredit sa mise et son corps si jeune (même si un tel corps a clairement mis l’adolescente, et son mignon et minuscule surplus de chair, au placard, laissant place à cette fermeté sportive et travaillée, féminine et décidée que l’on imagine pourtant toujours aussi douce au toucher).

Je m’inquiétais de son absence ces dernières semaines, là voilà qui me rassure. Cela confirme ou réalimente mes questionnements quant à sa vie. Plus je l’observe, plus je suis étonné de son naturel, parfait équilibre entre le surfait et le spontané. J’ai comme l’impression (impression évidemment partiale, idéologique et déformée) que, lorsqu’elle prend conscience de mon regard, malgré notre mutuelle méconnaissance, son attitude change. Ou plutôt glisse. À la fois plus surveillée et plus exagérée. Lorsque son regard n’a pas encore croisé le mien, je la vois souvent posée et raisonnable, souriant sans affectation. Bref : mesurée. Sitôt après que nos regards se soient croisés, elle amplifie ses gestes comme son statisme, force ses éclats de rire (ce que je ne peux en réalité pas constater, car je ne l’entends pas), réarrange d’un effleurement ses cheveux. Je voudrais penser au caractère tout relatif de cette observation, mais j’aime à imaginer que ma personne a sa petite influence sur sa vie, au moins dans le domaine restreint de ce bar.

De toutes façons, j’ai aussi constaté qu’elle était toujours (ou presque) tournée de manière à pouvoir m’observer, m’épier du coin d’un œil voleur, à la fois ingénu, incrédule, malicieux et connivent. Même si elle ne s’efforce pas constamment d’avoir un axe de vision dégagée vers moi.

Elle sait à merveille utiliser ses yeux, qu’elle a fort grands et fort bien dessinés, dans sa jolie frimousse (terme que j’emploie naturellement en référence à Audrey Hepburn même si la comparaison entre les deux me paraît fallacieuse : la grâce enfantine et surnaturelle d’Audrey, qui laisse imaginer une passion mutine et une détermination insouciante, atteint bien d’autres sommets).

Il est minuit vingt-cinq, le bar s’est vidé tout d’un coup. Le bruit n’a pas diminué pour autant, mais la salle est envahie d’une bouffée d’air frais qui fait rire certains yeux et laisse indifférente la majeure partie de la population. Les serveurs s’affairent à réaligne les tables et à encaisser les consommations des clients soucieux d’attraper l’un des derniers métros. Des amis s’embrassent et se séparent devant la terrasse, quittent la place bras dessus bras dessous, le plus souvent un sourire aux lèvres. La musique se fait plus calme, une intro de guitare sèche qui s’accommode d’une voix détimbrée s’efforçant d’être pénétrée dans des paroles ridicules — un faible pastiche de country blues. Dans la salle, pleine il y a cinq minutes à peine, seules quatre tables sont encore occupées (dont l’une par moi). Au bar, la foule s’est clairsemée et l’on pourrait presque la compter à présent. La terrasse est encore à moitié pleine et les quelques clients tardifs qui viennent s’installer la choisissent sans hésitation. Couples, duos, trios, rarement plus. On commande une bière, un coca, un cocktail simple, plus rarement un verre de vin ou un doigt d’alcool fort. On fume nonchalamment, les conversations sont plus décousues (ou le semblent en tout cas), le niveau sonore permet un rééquilibrage de la puissance des voix, les regards sont plus distraits, balaient plus large. On peut rester plus longtemps silencieux, avec un petit sourire complice ou indifférent.

À force de nouvelles arrivées, la terrasse est à nouveau remplie : seules deux tables sont encore inoccupées. L’exode intérieur, de la salle ou du comptoir, se poursuit assez rapidement pour être remarqué.

Remarque : le chien n’était pas à elle mais à l’un de ses amis, qui vient de l’emmener.

Elle se fait draguer par un jeune type — bouc et mal rasé, cheveux assez courts, yeux sombres et animaux, vulgaire — dont l’attitude dénote trop d’efforts pour apparaître cool et sympathique (ou in) pour être honnête. C’est sans doute un gentil garçon mais que cache-t-il ainsi ? C’est pour ça que je n’irai jamais l’aborder (en plus du fait que, bon, je trouve que cette situation a du bon et que j’espère bientôt ne plus avoir à draguer jamais — je l’ai assez fait depuis trois ans) : elle en a trop vu.

Il va falloir qu’elle fasse elle-même l’effort et vienne vers moi naturellement. Elle y est si peu habituée (car elle devine sans doute à tort que ce genre de drague m’est facile et naturelle) que mon manque apparent de désir la frustre. Et j’ai observé ces derniers temps le pouvoir de frustration et ses effets. Finalement, moi qui pensais que je ne pourrais jamais être Daniel Auteuil (prénom ? Stéphane ? Maxime ?) d’Un Cœur en Hiver, il semblerait que j’ai plus de potentiel que je ne pense.

Sa drague n’est pas des plus subtiles : mots glissés à l’oreille, mains dans les poches ou glissées dans la ceinture, pieds en avant, attitude agressive s’il en est, aussitôt interrompue lorsqu’un autre homme entre dans son cercle.

Une heure moins dix. Plus de musique. Calme sonore relatif.

Le chien est revenu, de nouveau dans ses bras.

Elle est indifférente au jeune dragueur (peut-être à cause de moi, qui sait ? On peut rêver !), hoche la tête sans conviction à ses propos, dégage son buste vers l’arrière, jette des regards envieux et inquiets de mon côté (pas forcément vers moi). Depuis le temps, et même seulement en ne prenant que ce soir, elle doit bien se douter que j’écris sur elle, au moins de temps en temps. Et ça ! Alors ça ! Ça ne doit pas manquer de l’intriguer. J’aime ! Même si c’est d’une facilité déconcertante et d’une mesquinerie absolue de ma part.

Elle sourit avec bienveillance à ses interlocuteurs (parmi lesquels le jeune dragueur) poursuivant avec goût une situation à laquelle elle ne prends sans doute pas particulièrement un plaisir, mais dont elle se doute bien qu’elle donne bien des idées aux hommes de son entourage. Elle a même parfois l’air parfaitement intéressé. J’admire sa capacité à écarter ainsi certains obstacles aux prémices d’une éventuelle amitié. Elle va même jusqu’à leur toucher le bras. J’en viens presque à douter du bien fondé de ma lecture de son attitude, ce qui ne m’étonnerait d’ailleurs qu’à moitié. Ah mais non ! Attends ! Ce n’est pas le même type ! C’en est un autre ! Et peut-être celui-là est-il plus à son gré.

Un couple s’est assis à ma droite — en salle. La fille a une blanche robe, sophistiquée et extra courte. Le type a l’air ridicule avec sa casquette.

Vases communicants : le froid a chassé les clients en terrasse, les nouveaux arrivants s’installent en salle.

Le nouveau type est plus clean : rasé, cheveux courts et bien mis, chemise repassée au-dessus d’un pantalon droit coupé aux mollets. Echange de numéros, ou quelque chose d’approchant. (Je parle du nouveau dragueur.)

La fille à la robe extracourte, du couple d’à côté, a une gueule de future mégère bourgeoise coincée (à moyen terme).

Le dragueur originel est revenu à la charge, comme ignorant du cours des choses avec le nouveau, alors qu’il n’a pu que constater ce qui vient de se passer.

« Quitte à prendre un numéro, se dit-elle, autant prendre les deux, et ne pas faire de jaloux. » C’est très fin de sa part. Je ne sais même pas si elle donné le sien.



Dernier ajout : 21 juillet. | SPIP

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