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28 février 2008 — 23 h 50

14 mars 2009

T.A.B.P. — J.E.S. — Bis & Suite — de plus en plus près...

Finissons-en.

Il est là à nouveau. Ça fait un petit moment que je ne suis pas venue. Par peur sans doute. Par frustration aussi. Et puis ma vie m’a tenue éloignée quelques mois de ce bar — vous savez ce que c’est, de longues vacances, un nouvel homme, un couple chaotique et puis ça finit dans un drame mi-figue mi-raisin et avec tout ça, plus beaucoup de temps pour moi — je vieillis aussi, je me demande si j’ai toujours l’âge d’aller dans ces lieux bruyants, où les filles sont de plus en plus jeunes et vulgaires —, je sais je devais être pareil à leur âge, mais bon, là, y a des moments où un peu de sobriété pourrait mieux seoir à la jeunesse, non ? Non ? Bon… si vous le dites. Enfin bon, je suis revenue ce soir, qui sait pourquoi. Comme un vieux réflexe. Une amnésique qui reprendrait une habitude d’avant son accident.

Quel accident, d’ailleurs ?

Je ne sais pas. Faudra que j’en parle à ma psy. Ça va l’intéresser, cette histoire d’accident, surtout le fait que j’utilise le mot « accident ». Note pour la prochaine séance : ai-je eu un accident ces derniers mois, qui pourrait faire que j’aie un « avant » et un « après » ? Et quel genre d’accident ?

Bon, revenons à lui.

Lui aussi a changé. Il n’est plus assis en fond de salle, il est accoudé au bar. Il échange quelques mots avec une fille à côté de lui, qui le dévore des yeux sans qu’il s’en rende compte — la pauvre, elle n’a aucune chance, ça se voit comme le nez au milieu de la figure, faut-il que je le lui dise ? Elle va même jusqu’à lui payer son verre. Elle est désespérée.

Il sourit gentiment. Son regard décline toute invite.

Il ne m’a pas vue. Je ne crois pas du moins.

Il a changé. Des cheveux plus courts, une aisance dans les gestes que je ne lui connaissais pas. Le même charme, mais avec, en plus, une pointe relevée, un charisme peut-être, que j’hésite à qualifier. En même temps quelque chose de faible et sensible. Et puis une pointe d’amertume, de désappointement, de « un air blasé ».

Un dépit, une déception. Une colère sous sa gentillesse. Il veut exsuder une rage sourde, feindre la colère, ou la paraître tout du moins. Il n’y parvient pas très bien. Trop gentil, trop volontiers souriant et même riant, dégage pourtant une aura bien plus brutale que dans mon souvenir.
Ne se laisse pas marcher sur les pieds. Impose ses épaules, élargit son assise et son espace. On ne s’écarte pas de lui, mais on ne pénètre pas facilement sa bulle, comme si l’air autour de lui rendait plus durs les mouvements, plus malaisés, ou ralentis.

(On va lui faire mal !)

Il ne fait rien.

C’est déconcertant. J’étais tellement habituée à le voir travailler, ou faire semblant de travailler, qui sait, que je n’ai plus l’impression d’avoir affaire au même homme.

Il est là, accoudé au comptoir. Les yeux dans le vague, à peine voûté. De temps en temps, il porte son verre à ses lèvres, en fixant droit devant lui. Lorsqu’il le repose, soigneusement, il cille légèrement des yeux, parfois les lève sur quelqu’un avec un air lointain, amusé, peut-être un brin cynique.

Un moment, il sera bien forcé de me voir.

Je suis petite, certes, mais je suis à ma place habituelle, là où il me regarde systématiquement. Alors quoi ?

Alors tout s’est passé en quelques instants. Moins d’une minute, c’est certain, trente secondes peut-être.

Un grand type gras au sourire aviné, yeux ronds ahuris, a forcé le passage derrière lui, l’a bousculé un peu violemment. Il s’est retourné, a demandé avec un sourire poli qu’on s’excuse. Le type lui a à peine accordé un regard méprisant, cependant que la fille qui le draguait un instant auparavant a voulu attirer son attention en le tirant par le bras, lui a fait renverser son verre de vin sur la veste claire du grand type.

Dix secondes plus tard, le coup est parti, il s’est retrouvé projeté en arrière, est tombé presque à mes pieds.

Adorable assommé, que faire sinon prendre soin de lui ?

A l’air d’un petit enfant, d’un bébé, allongé ainsi inanimé. On s’agite autour de lui, on crie au médecin, on arraisonne le gros, on l’oblige à s’asseoir.

Je fais valoir mon expertise — PLS, contrôle, vérification, tout va bien — ouvre les yeux — se lève — titube quelques pas — s’appuie sur moi sans réaliser qui je suis — je sens sa paume sur mon bras, puis mon épaule et ma nuque — chaude, irradie, onde de plaisir-désir.

Je fais signe au barman que je m’en occupe, je le sors en terrasse, l’assied à nouveau, adorable titubeur — adieu charisme, adieu rage, yeux dans le vague. Je lui dis j’ai de quoi te soigner chez moi, c’est à deux pas, il hoche la tête, comprend-il, il se relève à nouveau, me suit à pas silencieux.

Il est debout devant moi, une serviette pleine de glace collée sur le crâne, regard hébété, chancelle encore un peu. Je m’approche, comme pour le soutenir, mes mains s’égarent sur son corps, imperceptiblement, je vais subrepticement chercher doucement ses lèvres étonnées.

Il répond bientôt ses mains suivent je les sens impression d’une caresse diffuse et intense danse des sens sans décence.

Le déshabillage n’a été qu’une question de seconde.

Il me prend très vite, sans attendre, rendu comme impatient par l’hébétude. J’aime qu’on me prenne, j’aime cette sensation — je déteste le mot — pénétration — laid — mais j’aimerais parfois qu’il n’y ait que cet instant dans l’amour, cet emboîtement, cet étonnement de constater que oui, il est là — comme une soif qu’on ignorait et que trois verres d’eau viennent étancher à la fois — soupir d’étonnement chaque fois renouvelé — je suis loin de m’attendre à ce qui vient — le plaisir me prend par surprise, avec une rapidité étincelante, comme un flash qui aveuglerait tous mes sens à la fois — aucun souvenir des quelques secondes/minutes qui ont suivi. La première chose que je sens en revenant à moi, passé cette parenthèse de temps aboli, c’est son sexe en moi qui remue calmement mais sûrement, puis la chaleur de ses bras tout autour de moi, la caresse de ses cuisses contre les miennes, le soupir de ses baisers au fond de mon cou, sous l’oreille — et le plaisir est là à nouveau, je n’y peux rien, je ne contrôle rien, je comprends encore moins.

Rythme inédit, voyage éclair, je suis blanche — plus aucune pensée que celle du plaisir, aucune perception que nous — erreur du temps sans maladresse.

J’ai peu dormi, insatiable, je n’ai rien compté, je l’ai aimé sans, je ne suis entrée à nouveau dans le temps que lorsque le sommeil a fui soudain et que je n’ai pas senti son corps à mes côtés pour nous prolonger notre second état.

Il n’est plus là. Je ne lui en veux pas d’être parti ainsi à l’aube sans prévenir — c’est sans prévenir aussi que je l’avais amené. En me levant épuisée, je trébuche dans l’entrée sur un petit carnet noir. Une douzaine de pages couvertes d’une écriture noire variée, parfois difficilement lisible, un ticket de concert entre les pages 12 et 13…

Dernière entrée :

TABP — 27/02/08 — 23 h 00. Autre chose. Enfin non. On dit « autre chose » pour finalement parler du même sujet : sa solitude, rarement comparable à celle du voisin… ou de la voisine.

La voisine vient de rompre, d’ailleurs, ce qu’elle a souhaité faire « en douceur », d’une relation à distance douloureuse, sans vraiment vouloir, comme lui, « rester amis ».

Alternative : devenir « insensible », « indifférente », alors qu’on ne rêve que de se donner « complètement », sans retenue.

Dramatique. Au plus haut point. J’écoute, consterné, exaspéré par la bêtise de cette conversation voisine.

Dommage. « Pas facile de trouver qui que ce soit. » « Même pour coucher simplement. »

Les certitudes apprises, les révoltes consensuelles, incompréhension ou une absence d’empathie. Détestable.

Empathie. Empathie d’une inconnue, le défi impossible.

Le paraître des gens amuse, mais honte de cette fermeture, de cette vie jaillissement de cette colère éruptive. Honte de mes envies et des mes non-envies.

Ni désir ni pathos. Solitude seule sans douleur.

Suivi du commentaire : Bof, à revoir, tout ça, pas terrible, se concentrer sur un mot, mais lequel ? Empathie ? pathos ? indifférence ?

Revoir toutes les scènes « banales », « communes », pour les dynamiser, les épurer, les emporter, les styliser, ou même les supprimer. Ne retenir que les plus réussies, les plus significatives.

Trouver un ton à chacune. Un style peut-être. Même s’il faut en laisser certaines présentée de manière commune.

Alors, bon, travailler. Finir cette tentative. Finir en queue de poisson ? Pourquoi pas… Finir vite, trop vite, avant qu’ils aient le temps de véritablement se connaître, sans aucune possibilité de développer leur relation — qu’elle s’épuise trop vite pour avoir un quelconque avenir.

Pourquoi ai-je si peur de la queue de poisson ? De la conclusion anticipée ? La vie est plus souvent comme ça qu’autrement. Refuser tout bonheur à mon personnage.

Il faut finir, mettre un terme.



Dernier ajout : 23 juillet. | SPIP

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