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2 mai 2007

31 mai 2008

Jolie après-midi printanière

« Faut pas faire des grimaces comme ça ! » Elle est entrée il y a quelques minutes et s’est installée sur la banquette en face, à deux ou trois mètres de distance. « Tu fais la moue, t’es adorable quand tu fais la moue. » Funny face, elle s’ennuie, regarde autour d’elle, joue avec ses ongles. « Tu m’as vu rire, tu te détournes et évites mon regard, tes yeux glissent doucement, rapidement. » Quand elle boit, elle amène sa bouche en baissant la tête, rentrée dans les épaules, vers la paille qu’elle tient de la main droite ; la main gauche, qui soutient le menton, reste suspendue en l’air, les yeux se relèvent dans une posture extrêmement mignonne. « Tu m’as vu écrire, peut-être te doutes-tu que c’est de toi que je parle, que je te décris ; tu souris plus largement, dévoilant une fossette à se perdre. » Elle continue faire la moue. Jamais la même mais toujours adorable. Son visage est étrangement mobile et figé, souvent un peu boudeur. « Pourquoi joues-tu avec ton téléphone ? Es-tu nerveuse ? » Elle alluma une cigarette et, la tenant entre l’index et le majeur de la main droite, consulte son portable de la gauche.

Elle est sage et malicieuse à la fois, et ça me fait fondre. Une séduction encore accrue par la simplicité de sa mise, la sobriété recherchée et enfantine de ses gestes. « Tu regardes vers la droite, pensive, un peu ennuyée peut-être. » La main gauche est à présent glissée sous la chevelure puis, la cigarette toujours à droite, soutient la paille : faut pas en mettre à côté, faut pas tout éclabousser.

« Tu me sembles presque aussi intéressée — intriguée — par ce qui se passe dans ce bar ; tu regardes tout ça d’un air sans y toucher, avec un petit quelque chose de distanciation attendrie dans le regard et au coin de la bouche. » Les deux mains, libres à présent, sont occupées l’une avec l’autre : ongles et phalanges sont passés machinalement en revue. « Que fais-tu là ? »

Encore une petite moue mignonne et sympathique : la lèvre inférieure pincée, la bouche tendue dans un faux sourire horizontal et crispé.

« Tu attends quelqu’un, mais qui ? Pas un petit ami, tout de même… » Elle passe un coup de fil de temps en temps, sans doute le même, à cette personne qu’elle attend, en cet instant éternellement. Ah ! l’attente !

« Tu bailles » et elle met sa main bien droite, les doigts bien serrés les uns aux autres, verticale devant sa bouche entrouverte, à un ou deux centimètres. Plus personne ne baille ainsi. Surtout pas moi, qui pourtant baille constamment ?

« Ton amie vient d’arriver. Plus rien de figé à présent, tu n’es que sourires et mouvements. » Les moues et grimaces sont maintenant intégrées à la conversation. Comme j’aimerais parler avec elle pour que tout ça soit fait à mon intention ! « Ton amie est pleine d’assurance, ses gestes et sa mise suffisent pour le comprendre. » Mais la revue des ongles n’a pas cessé pour autant, elle se poursuit au ras de la table que vous occupez maintenant toutes deux, dans sa totalité, empiétant même, occasionnellement, sur la table à côté.

Ah ! Un nouveau geste à ajouter au répertoire : jouer avec ses cheveux, exclusivement autour de l’oreille gauche.

« C’est rare mais c’est beau : tu l’accompagnes d’un très large sourire, et d’une large ouverture des bras. »

J’arrive enfin à entendre, à discerner sa voix sur un fond de piano calme, jazz et impressionniste à la fois (belle basse) — Charlie Haden, Kenny Baron, etc. Elle est grave et profonde, sans rien de rauque, avec des accents lumineux et souriants.

On entend tout à coup une autre fille, avec une de ces voix vulgaires qui rompt presque le charme : « Je connais des nanas qui ne supportent pas de coucher avec des mecs qui ne les regardent pas pendant, dit-elle en pointant son doigt vers son visage. »

« Tu joues de plus en plus avec tes cheveux, les ramenant en mèche sur l’épaule gauche, puis derrière, tu les réunis en masse pour les laisser ensuite s’échapper, tomber sans vraie folie de chaque côté de ton visage, caressant tes joues. » Quand elle réprime un petit rire, elle préfère mettre la main devant sa bouche, exactement comme elle le fait quand elle baille.

« Ce tableau, cet instantané adorable, je le garde de toi. »



Dernier ajout : 21 novembre. | SPIP

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