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VI

21 février 2010

Interview(s) (troisième version)

Il est là, face à toi, et tu as presque oublié qui il est. Tu as oublié la raison de sa présence, ce que tu lui racontes. Tu parles, tu es ailleurs. Voilà à quel point tu as l’habitude de ces choses-là. Mécanique. Bien huilée. Tu n’as plus même besoin d’y songer, de les rappeler, de les convoquer pour les raconter — le cliché est là, à disposition, comme posé sur le buffet, tout près, sous ta main, avec dessus le fantôme magnifique et sublimé, et le sourire qui va avec, prêt à apparaître au premier claquement de doigts.

Il est là, face à toi. La question suivante est déjà sur ses lèvres — comme s’il connaissait déjà la réponse à celle qu’il vient de poser, comme si ce que tu lui débitais ne lui apprenait rien — et en effet, comment pourrais-tu lui apporter du neuf du frais de l’inédit sur cette question qu’on t’a déjà posée suffisamment de fois pour en avoir perdu le compte. Face à certains, tu espères parfois un mot, juste un mot, qui seul te replongerait dans un passé oublié, dans un passé ressuscitant — association d’idées, élément de rêve qui serait comme le fil d’Ariane d’une expérience lointaine sur lequel il te suffirait de tirer afin de relâcher enfin cette culpabilité de la mécanique, cette lassitude du trop-vide de trop-plein.

Mot Arlésienne. Ne vient pas.

Sans écouter de trop les questions, tu convoques chacune à son tour les histoires qu’on a mille fois racontées, à tous journalistes et écrivains qui les demandent exigent, — la rencontre (ah ce premier contact, cette première blague rentre-dedans qui donne d’emblée le ton, qui décrit en quelques mots la quintessence de l’homme et de sa générosité), la séduction (oh, quelques anecdotes seulement, le gentleman, le charmeur, l’attendrisseur de ces dames, l’habitué aussi, qui ne s’en laissait pas), les moments forts de création de l’artiste (l’enthousiasme, la fièvre, l’éjaculation spontanée, créatrice), les derniers jours (ce serrement de cœur, ce petit étranglement dans la voix, serrement de gorge, que tu n’as plus à penser, serment de vérité, disponible avec les mots, comme un enregistrement fidèle, tradition orale qui ne se passera jamais de toi, nouvel aède d’une légende déjà toujours renaissante), les dernières heures (cette larme qu’on a toujours, dont on n’arrivera jamais à se débarrasser, ce sanglot dans la voix, « le lendemain, c’était fini », qui fait désormais partie du rituel, mécanique, transcendant de l’élévation).

Le quotidien aussi, embelli par le temps, la répétition.

Débitées comme des leçons apprises par cœur.

Il est là, face à toi, son petit enregistreur en main, avec un petit carnet éventuel qui ne lui sert de rien. Il est heureux — tu le lis dans ses yeux brillants, dans son sourire qui cherche l’intelligence pour ne trouver qu’une gentille niaiserie — aux anges. Il est en ta présence, il t’écoute, pas un mot ne lui échappe — même s’il les connaît tous déjà — il est comme les enfants, tes enfants, petits anges fatigués demandant exigeant une nouvelle fois le même conte qu’ils ont déjà entendu tous les soirs depuis qu’ils se souviennent, ils la veulent, ils veulent ta voix, ils écoutent ta voix, ils se fondent dans ta voix, elle est pour eux promesse et apaisement, rituel et intemporel. Il est heureux, bouge à peine, ou seulement, gêné, lisse son pantalon, écrit quelques mots inutiles sur son carnet — tu ne t’en soucies pas.

Ce sourire, ce masque, qui va avec l’histoire, t’est devenu seconde nature (tu ne sais plus que tu le mets, tu le mets à ton insu, quand les circonstances l’exigent), un masque de politesse, pas si différent de celui que tu affiches pendant un diner dans la haute — ces dîners qui sont aussi aujourd’hui ton labeur quotidien. Ce n’est ni un effort, ni une pose, tu l’as peaufiné sans le vouloir, machine discrète et puissant, en amont par devers dans le secret, t’a aidé à l’affiner peu à peu, à l’ajuster sur le masque des autres — interchangeable. Tu n’es pas apprêtée, non. Tu te refuses à l’être. Tu aimerais ne pas l’être. Mais comment ne pas ?
Au début, les premières fois, le choix des mots t’a fait trébucher — c’était quelques jours seulement après la fin, l’émotion, la douleur lancinante, cruauté de ceux-là qui voulaient lui rendre un dernier hommage —. Le discours était mouvant, hésitant — le premier choc passé, ce fut raz-de-marée, anecdotes, en vrac, non triées, souvenirs, images de tendresse, de colère, de travers, tsunami d’impressions, remontant irrépressibles du fond de toi, forçait la gorge et tes larmes, où que se posent tes yeux — ça n’avait rien d’organisé, rien de structuré, la langue venait en torrent, en logorrhée sans queue ni tête, enchaînement arbitraire — puis, en quelques mois, le flot s’était assagi, l’agencement des phrases glisse encore mais commence à prendre cet aspect poli et vernis qui allait devenir le sien — jusqu’à se figer dans une anecdote efficace, dépourvue d’aspérités, avec pauses ménagées pour sourires et ricanements de l’autre en face.

Il est là, face à toi. Il s’en remet à toi. Il a toute confiance, il attend ton témoignage — ce témoignage sans âge — témoignage tout juste vécu en même temps que digéré, distancé, distancié, accommodé d’analyse et de pensée — témoignage que tu ne sais lui donner qu’incomplet et froid — c’était il y a si longtemps — fossile d’émotion, images lissées et remodelées.

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Dernier ajout : 23 septembre. | SPIP

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