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III

15 mars 2009

Promenade — Livre(s) (première version)

Pour les autres ébauches du projet, voir , , , , et là encore. Pour une petite explication de ce que je voudrais en faire : ici...

Ce n’était pas une promenade, ça l’est devenu.

Pourquoi prendre un taxi, ou même le métro, pour quatre stations et demie, surtout quand il y a de toutes façons un changement.

Et puis c’est le début du printemps, le vert et les valses s’annoncent dans l’air parfumé de fraicheur.

Il y a le jardin, les chaussures sont confortables. On marche. Le soleil ras et frais pétille par dessus les toits entre les feuilles. Une seconde d’éblouissement lorsqu’un rayon joue sur une fenêtre et frappe le fond de l’œil.

On n’est pas assez soucieux, pas assez le nez au fond du bitume, routinier pour ne pas lever les yeux, s’amuser d’une moulure pleine d’ombres et enflures grotesques, et cette fierté de la ville d’avoir passé un nouvel hiver.

L’air chante, on se sent léger.

Mais mars bientôt reprend ses droits, à grands renforts de rafales et trombes. La promenade légère courbe l’échine, presse le pas, le visage se baisse sur l’enchaînement perlé de flaques.

Paris sera toujours le même sous la pluie, on y trouvera toujours quelque porche, quelque capote, quelque entrée de magasin où se masseront des dizaines de badauds surpris — avec ou sans parapluie, mars ne discrimine aucunement —.

Persévère, quand même, la parisienne se doit de jouer la pressée, de persévérer vers son but, faire l’effort de zigzaguer. Y a-t-il plus beau tableau qu’une parisienne sophistiquée sous la pluie ? C’est lui qui disait ça. Il aimait ces coiffures soignées soudain dévastées — ça boucle autour du teint frais rougi par la course —, ces visages sophistimaquillés inondés et souriants — on en rit, car la demi-douzaine de compagnons d’infortune doivent en rire aussi — quel ennui —. Tu te souviens de lui qui te tirait par le bras quand vous étiez surpris ensemble par la giboulée. On courait, on riait, certaines fois on chantait — oui, ça arrive, même à Paris.

Persévère encore, oh et puis zut. On s’arrête.

Pendant un moment — une minute peut-être — on contemple le spectacle de pluie, les traits d’eau transversaux, balayés par le vent irrégulier, le sillage en giclée ouvert par chaque voiture, on repère la plus grosse flaque et les gros ronds qu’y font chaque goutte, on écoute, la circulation s’assourdit, la pluie chahute, la pluie chante une mélodie aux rythmes délicats, ambitus réduit, qui n’a rien de triste en fin de compte, les basses viennent d’en haut, c’est drôle — la capote bien sûr.

Tu regardes enfin autour de toi :

Trempés, les lunettes dégoulinantes, inutilisables — on voit des yeux s’écarquiller derrière —, pantalons éponges, certains tournent et retournent dépités leur parapluie vaincu.

Tromper l’ennui — on ne peut pas sortir son livre, il s’abimerait. On esquisse un sourire de droite et de gauche, on essaie de voir si — hasard extraordinaire — on n’a pas une connaissance dans le petit groupe ramassé ahuri. On regarde avec un soupir sa montre — mais c’est faux, tu n’es pas pressée, tu le sais bien, sinon tu aurais pris taxi métro vélo — on se recule encore un peu pour éviter une gouttière traitre — on prend son mal en patience — on se retourne.

Agacée par la pluie, contretendue, tu n’as pas remarqué où tu t’es arrêtée : sous l’auvent d’une librairie. Voilà un bon moyen de tuer le temps. Ça fait longtemps que tu n’as pas flâné dans les rayons d’une librairie. Cette pluie tombe à point — les libraires ont-ils passé un contrat avec la météo ? Quelle incidence réelle a la pluie sur les recettes d’un libraire ? Question intéressante, surtout lors du dîner de ce soir — petite soirée entre intellos, détendue, on rit souvent de ces choses inutiles — d’ailleurs combien d’écrivains y a-t-il ce soir ?

Enfin tu entres — malgré la soudaine lumière sur le boulevard, qui annonce une belle éclaircie d’ici une petite minute. Tu entres et tu flânes entre les rayons.
Penche la tête — attention la goutte qui dégouline des cheveux qu’on rattrape fraiche inattendue du dos de la main effleure la mèche tendue ourlée. Tu lèves la tête, tu parcours une à une les étagères, tes yeux accrochent noms et titres, en cherchent d’autres — s’étonnent de ne pas les trouver avant de réaliser mais bien sûr je suis dans le rayon littérature hispanophone —.

prends un volume le soupèses plaisir du poids douceur de la couverture rigidité des pages qui refusent d’abord de s’ouvrir découvres la typographie accueillante claire nouvelle comme une nouvelle chambre dans un rayon de soleil feuillètes erres à travers les mots cherches encore un mot sort comme plus puissant appelle l’œil l’attention le lecteur une scène saisis au passage quelques phrases à deux dans un sac de couchage sein entraperçu dans la torpeur humide le rouge monte aux joues reposes gênée avec un regard de regret d’envie un regard circulaire vérifies que personne ne t’a vu rougir tu en as pourtant vu bien d’autres et pas qu’avec lui poursuis prends un autre volume à l’air plus innocent même manège mais l’esprit encore dans la phrase lue à l’instant qui ne veut pas partir reposes caresses le tapis de livres étalé couvertures granuleuse fendue rainurée lisse glacée cartonnée raide regardes distraitement les titres tiens et celui-là

Celui-là tu ne l’ouvres pas. Quelque chose te dit qu’il vaudrait mieux le reposer, mais tu n’as pas l’habitude d’écouter ces quelques choses qui te disent et te conseillent des choses sans les justifier. Tu ne l’ouvres pas mais tu le retournes et lis la quatrième de couverture — à ne jamais faire, tu le sais pourtant depuis le temps, lui-même te l’avait dit lorsque vous flâniez ensemble dans un rayonnage de livres, lorsqu’il te lisait à haute voix ses passages préférés.

Son nom jaillit de la page — encore un — voilà pourquoi la petite voix te disait de le reposer, c’était totalement justifié — la pauvre petite voix, tu l’attaques sans preuve c’est pas très sympa — encore un livre sur lui d’après lui autour de lui avec lui en hommage à lui inspiré par lui nourri de lui dédié à lui en son souvenir à lui sans lui rien n’aurait été possible lui qui l’a accompagné l’a fait naître l’a fait vivre et survivre. Bref, tu ne te souvenais pas — le jeune type qui était venu te parler — rencontre anodine, comme tant d’autres, un journaliste ou chercheur quelconque — gentil, souriant, éveillé (comme un gamin, tu t’en souviens, tu le qualifies comme un gamin de six ans, ou un petit chien peut-être) — vous aviez parlé un moment de l’autre, de votre vie commune, de son travail, débiter tout le discours habituel, avec quelques éventuels addendum qui ne t’avaient pas frappée outre mesure. Et tu l’avais oublié, tu avais oublié sa requête, sa petite phrase qu’il était aussi écrivain et que tout ça le fascinait, l’inspirait grandement, tu l’entends si souvent cette phrase, pourquoi y prêterais-tu attention à chaque fois. Mais là, tu aurais dû car ton silence, ton hochement de tête a été interprété comme un assentiment.

Ça ne te dérange pas. Non certes, ça ne te dérange pas. Tu ne possèdes pas sa mémoire, tu n’as aucun droit sur elle, et tu le sais, tu en es consciente. Ton fantôme à toi est bien différent de celui des autres. Mais bon, c’est un de plus, un de trop, aurait-il dit peut-être — ou peut-être n’est-ce pas lui qui l’aurait dit, mais toi qui lui prête ce jugement qui te convient.

À retravailler et à poursuivre...



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