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Encore dans l’air

5 février 2009

Improvisation III

La phrase est encore dans l’air, mais je continue, je laisse passer, un peu comme la pluie quand on est déjà trempé — les chaussettes dans les chaussures sont comme de vieilles éponges mal essorées, ça fait flotch flotch et on continue pourtant à marcher, on a hâte, on hésite à s’abriter un instant, c’est froid — les mots sont encore suspendus aux nuages et je continue, je laisse passer, je ne m’en préoccupe pas. Je m’avoue à moi-même à cet instant que je ne sais même pas ce qu’elle a dit, je ne l’écoutais plus, juste à l’instant, je la regardais en me caressant le menton, les yeux dans le vague, fixés quelque part au-dessus de sa paupière gauche — il y a quelque chose, là, comme un petit point qui m’attire sans cesse — quand elle parle, elle cligne des yeux plus longuement, elle ne s’en aperçoit pas, bien sûr. Je ne l’écoutais plus depuis un moment. Ça devait être passionnant pourtant — ça l’est souvent —, mais je ne pensais plus qu’à une chose, à rentrer chez moi — écouter un discours-litanie avec les pieds trempés, c’est presque pire que de traverser le jardin du Palais-Royal sous la pluie, je vous assure. Je me retourne, je lui jette encore un regard, elle est figée sur place, elle ne comprend pas et je vois sur ses lèvres la fin de sa phrase qu’elle n’a pas encore articulée. Je vois derrière elle la ligne des maisons et les arbres décharnées — l’un d’eux est certainement un Giacometti —, encore au-dessus la ligne incertaine des toits dans le gris du ciel et au-dessus enfin l’origine du bruit en rafale qui s’écrase tout autour de nous. Je vois le point d’interrogation se dessiner sur son visage — c’est le moment, c’est le bon moment, il parait, pour partir à présent.

Je marche et je ne sens pas mes pas — juste le flotch flotch dont je n’arrive pas à me débarrasser. Je mets un pied devant l’autre et bientôt chaque mot reprend sa place. La phrase regagne son sens. Il n’y avait que trois petits mots, pourtant, ce ne doit pas être si compliqué à comprendre, non ? — souvenir des briques de lait Elle&Vire de mon enfance, quand je commençais à lire, l’emballage et ses collages séparaient "entier" en trois parties inégales ent-i-er, que je n’arrivais jamais à reconstituer, surtout de bon matin. C’est la même chose aujourd’hui. Ces trois petits mots, ces trois petits phonèmes, je suis trop fatigué pour les reconstituer. Je n’en ai pas envie. Je préfère continuer à jouer avec eux dans ma tête — ils valsent, se poursuivent l’un l’autre, vont et viennent et me cachent malicieusement leur sens commun.

Je ne comprends pas ce qu’ils viennent faire là : il pleut après tout. Est-ce un moment pour dire trois mots, quand il pleut ? Non vraiment, ce n’est pas sérieux. Et puis de quoi parlions-nous, de quoi parlait-elle avant les clignements d’yeux, la main qui tient le menton, les yeux dans le vague ? Aucun rapport, ce n’est pas sérieux. Ces trois petits mots qui valsent n’ont vraisemblablement pas de sens. Ils ne me font rien.



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