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J&C (resuite)

6 mars 2010

Resuite

À son tour, elle se lève, trois pas sans but vers la porte, hésite, se ravise également. Une syllabe méconnaissable, qu’on pourrait prendre pour un début de prénom, s’échappe, à peine timbrée, à peine murmurée, qui semble aussitôt avalée par les tentures assombries dans le crépuscule qui va bientôt passer la main.

Dans le couloir, J. arrêté tend l’oreille, aux aguets, son cœur semble s’être pétrifié, dans le silence. Puis les battements reprennent de plus belle, avec un tel boucan qu’il aimerait lui intimer le silence, l’étouffer enfin pour qu’il se taise. Mais non, rien.

Le silence abolit à nouveau le temps.

Il laisse passer encore un long instant, dans l’immobilité figée de l’air apaisé. Puis, comme glissant fantôme sur le parquet, il retourne vers la pièce qui lui a été dévolue, au bout du couloir, chambre et cabinet de travail, dans laquelle le petite piano carré de l’ami trône, humble et intimidant à la fois. Toujours sans bruit, il referme la porte derrière lui, et s’assoit du bout des fesses sur le tabouret, les mains sagement posées sur ses genoux, loin très loin du clavier, comme interdites de toucher.

Angoisse de la touche blanche, fuite de tout son.

Ça y est, il a fermé les yeux. Il revoit les premières entrevues avec son maître, dans cette même pièce, il y a quelques mois qui paraissent des décennies entières. L’autre ses doigts douloureux sur le clavier, désordonnés.

Une mélodie nait comme l’inverse d’une interruption. Ni jaillissement, ni arrivée en fanfare, ni introduction ou discrète entrée en matière.

Une reprise plutôt qu’une attaque.

Reprise d’une idée, d’un sentiment, abandonné l’espace d’un instant sans mesure, aux allures de permanence. Ni retenue, ni modestie, c’est l’irruption imperceptible de l’extérieur d’une nouvelle personnalité chez un schizophrène. Pièces, miniatures — inachevées avant même que de commencer — délire sans ivresse, douceur sans relâdétachement…

Il joue avec l’enfance. Elle jaillit soudain en plein discours. Pas moyen de la retenir, de la repousser, elle s’impose d’évidence, toute de lumière nimbée, chute primordiale de cette lointaine insouciance printanière.

Puis c’est la course, course inexpliquée, inexplicable, fuite en avant incompréhensible — main gauche bariolant les graves dans un geste d’impuissance pointant vers quelque point inaccessible, entre ici et l’infini.



Dernier ajout : 23 juillet. | SPIP

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