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J&C (suite)

11 juin 2009

Suite.

Il ne s’est jamais réellement posé la question de quand ou comment ça arriverait. (Comme tout le monde aujourd’hui,) il est tellement persuadé que ça n’arrivera justement jamais, qu’il ne parviendra pas à surmonter sa peur, cette timidité exquise qu’il éprouve auprès d’elle (femme accomplie et décidée — sait ce qu’elle veut et hésite peu pour l’obtenir), cette fidélité aussi, cette amitié absolue qu’il éprouve pour ce maître tout aussi absolu qui a bien voulu le prendre (lui, qui se considère si petit, si maladroit, si logorrhéique dès qu’on le met devant un clavier) sous son aile magnifique. Il n’a jamais envisagé ce moment, même dans ses rêves les plus fous. Ce qu’il imagine, ce sont ses lèvres contre les siennes, cette caresse qu’il romance d’une fraicheur de rose, ce sont de brefs éclats d’étreintes — comme un reflet morcelé de soleil dans une miroir brisé — c’est parfois (quand l’ardeur l’emporte plus loin encore) la douceur de cette nuque offerte sous ses doigts, sous le baiser léger à peine déposé dans ce creux où nait le duvet qui devient chevelure un centimètre plus haut. Mais jamais il ne songe à un scénario, à un enchaînement d’événements qui mènerait logiquement à ces images d’extases. Ce sont pour lui des fragments d’un autre monde, une autre dimension, où les sentiments pour l’autre (des deux côtés) seraient juste un tout petit peu diminués et laisseraient la place au sien qui s’exprimeraient alors, sans souci des circonstances. Il y pense si peu que l’idée d’une véritable réciprocité ne l’a jamais vraiment effleuré — et il serait d’ailleurs bien en peine d’en déchiffrer les signes (hochements de tête, soupirs, gestes, mains dans les cheveux ou négligemment posées sur un genou), lui qui n’a jamais connu d’étreinte que minable ou rémunérée.

Ça ne l’empêche pas d’espérer sans espoir, à chaque pas, à chaque fois qu’il se trouve auprès d’elle. Certaines nuits, ses rêves lui offrent son rêve sur un plateau (enfin elle l’embrasse, enfin il sent ses bras lui enserrer la taille, la tête, ses doigts courir dans ses cheveux) — il ne sait pas comment il en est arrivé là, mais il ne peut s’empêcher de se dire tu vois, ce n’était pas si compliqué que ça, tout arrive — et il garde cette image, cette sensation qui lui semble plus vraie que toute autre, précieusement au creux de cœur, toute la journée durant (elle est là chaque fois qu’il veut bien la convoquer, pour lui redonner ce même serrement, ce même élancement d’adrénaline auquel le rêve lui avait fait croire), jusqu’à ce qu’elle s’estompe à regret, avec la tombée du jour, s’éloigne avec une petite mélancolie, comme le second thème d’un Lied.

Il lui a écrit, dans un geste d’inconscience, des mots qui disaient bien trop et qu’elle a semblé ignorer — montrant bien par là qu’elle devait les avoir compris, mais comment voulez-vous qu’il le comprenne, lui, perdu dans l’océan de ce trop plein qu’il ne sait où donner.



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