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J’écrirai

8 mai 2009

Oui, un jour, je l’écrirai. Mais je n’écrirai pas que ça. J’écrirai autre chose aussi. J’écrirai tout ce que je me suis promis d’écrire, et tout ce que j’ai un jour promis à d’autres d’écrire. Ces dizaines de vies près de moi, ces dizaines de vies au loin, dont je meuble mon esprit et qui musent et m’usent le temps. J’écrirai toutes ces scènes, ces fantasmes qui n’exigent rien de moi que de taper sur quelques touches, j’écrirai toutes ces bêtises et ces mensonges dont je m’abreuve et qui pleuve sur mes conversations, j’écrirai aussi toutes ces histoires incroyablemaisvraies, j’écrirai ce que j’ai envie, ce qui veut à toute force jaillir, et je n’aurai pas à attendre la fin de la nuit pour laisser enfin s’ouvrir ces vannes qui pèsent sur moi. Je n’aurai plus besoin d’attendre ce calme, cette fatigue, ce jusqu’au bout, cette extrémité des paupières et des jambes. Un jour j’écrirai tout ça.

J’écrirai ce que les autres ont déjà écrit, j’écrirai le bonheur (pas le mien, pas possible, pas assez de recul), j’écrirai la tristesse, la mélancolie, les frissons de plaisir et l’extase de la musique.

Et surtout, j’écrirai ce plaisir d’écrire, ce plaisir exutoire — on ressemble un peu à ce type qui se tape la tête contre un mur, sauf que nous, ça fait du bien quand ça s’arrête, mais ça fait aussi beaucoup de bien quand ça commence — cette jouissance verbale quand tout soudain le barrage a cédé et que les millions de mètres cubes se déversent au bout des doigts, sans plus rien que l’appel du lit pour les rappeler à l’ordre.

Bientôt, les doigts s’affranchissent de moi, vivent leur vie parasitique à mes dépens (Hé ! mes doigts ! Faudrait peut-être que je dorme, non ? Non ? Vous ne voulez pas ? Z’êtes pas sympas les gars, j’ai des trucs à faire, moi, demain), ils s’emballent — pas même pour raconter une histoire, ou se débarrasser d’une idée noire, ou chasser une scène —, s’emballent juste pour ce plaisir de sentir les touches céder sous leurs pas, et d’entendre cette mélodie intime dans le silence blême du petit matin crème. Ils se refusent à tout compromis, n’ont pas d’yeux pour voir l’heure. Prennent leur envie, assument une vie à eux, sans me consulter.

Alors voilà, tel un père sévère, je les rappelle à la raison, je les gronde — et ils se plaignent, parait-il, je ne suis jamais content. Tant pis pour eux, ils n’ont qu’à obéir quand on le leur demande, et pas cinq heures plus tard.



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