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Dimanche 31 mai

31 mai 2020

Astronaute née

On a parfois le sentiment que les bébés vivent et évoluent en apesanteur. Quand on les voit allongés, c’est particulièrement évident : la manière dont ils lèvent leurs jambes et les balancent dans l’air au-dessus d’eux, basculant sur leur dos à la manière d’un bilboquet. Ou cette main portée (et longuement maintenue) au niveau du visage, portant le doudou à la bouche, ou son étiquette sous le nez, le bras levé comme si aucun poids ne le ramenait vers le bas. L’impression est encore renforcée par le caractère intrinsèquement (et adorablement) potelé des membres de bébé, qui donnent le sentiment (illusoire) qu’ils sont bien plus lourds qu’ils ne le sont réellement, comparativement aux nôtres.
D’autre part, alors que le moindre geste s’organise chez l’adulte autour des points d’appui (les pieds, bien sûr, mais aussi les mains, stratégiquement posée pour lancer ou soutenir le mouvement), il est chez le bébé centripète, tournant tout autour du centre gravité.
Quand ma fille se retourne, c’est son buste tout entier qui s’engage dans le mouvement, tous les autres membres sont envoyés à l’opposé, comme dans l’espoir d’une action/réaction dans la direction opposée — exactement comme on le fait lorsque l’on veut faire volte-face sous l’eau.
Quand elle est déstabilisée (lorsqu’elle tourne la tête un peu brusquement, par exemple, ou quand elle rate un geste nouveau, non encore intégré, ou quand elle éclate d’un rire un peu trop généreux), son corps bascule d’un bloc, tous les membres solidaires les uns des autres — non pas comme un pantin désarticulé, comme le ferait un adulte, qui cherche en outre à tout prix à se rattraper, ce qui lui donne un air un peu ridicule —, gardant le même angle relatif les uns par rapport aux autres. Ça me fait penser à ces images d’astronautes virevoltant dans l’espace à la moindre impulsion sur point fixe.
Ce n’est pas que la gravité n’a pas prise sur eux — même si on pourrait parfois le croire, tant la manière dont ils échappent de temps à autres à des accidents et chutes apparemment inéluctables semble tenir à quelque chose d’irréel et suspendu —, ni qu’ils n’en ont conscience — conscience est un mot un peu fort : c’est pour eux une donnée indiscutable, même s’ils ne se rendent pas compte de tout ce qu’elle suppose de dangers divers et variés —, mais elle n’est pas une préoccupation première, même si elle un atout essentiel tant ils savent en tirer profit, notamment dans leurs déplacements : comment rouler/bouler sans gravité ? Comment ramper ? Seulement elle semble toute relative eu égard à leur poids, et surtout à la petite boule (toute chaude et pleine de câlins) auquel on pourrait les réduire si on voulait les modéliser physiquement.
« N’est-ce pas nous qui sommes en apesanteur quand on les voit ? dit sa mère alors qu’elle lit ces quelques lignes par-dessus mon épaule. »
Oui, sans doute, ça aussi.



Dernier ajout : 18 septembre. | SPIP

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