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Dimanche 19 avril

19 avril 2020

Normalité(s)

Depuis une petite semaine, quelque chose comme un parfum de normalité est venu déranger l’anormal qu’est le confinement. Notre voisine du dessous, qui a été trois semaines durant alitée pour cause d’un certain virus Ah bon ? Un virus ? Y en a beaucoup par ici ?, a repris son travail quotidien du piano. Et même si ce travail peut présenter, à mes oreilles en tout cas, quelques contrariétés (tout voisin d’un pianiste amateur pourra comprendre : mêmes morceaux joués en boucle, sans réel travail, avec les mêmes erreurs, systématiquement, aux mêmes passages — l’expérience me renvoie à ma plus tendre enfance, lorsque le piano de la voisine était placée contre mur contigüe à ma chambre : j’ai dû entendre les Variations sur le thème de « Ah vous dirais-je maman » pas loin du million de fois), j’avoue que ces notes qui montent de l’étage du dessous ont presque été un soulagement. Je n’irai pas jusqu’à dire que le retour de ce genre de menues contrariétés dans mon quotidien m’a fait plaisir, mais il a représenté une forme de soulagement. D’abord, évidemment, parce que cela signifie que cette voisine va mieux. Ensuite, sans doute, parce que les habitudes contribuent grandement au contentement générique, au confort personnel. Même les mauvaises habitudes.
Mes enfants ont ainsi quelques (nombreuses) mauvaises habitudes, qui me mettent souvent hors de moi tant elles sont répétitives et pesantes. Mais qu’en serait-il si, d’un coup, elles cessaient ? Sans prévenir ? N’en nourrirais-je pas quelque nostalgie ?
Souvent, les lubies d’enfants s’éteignent d’elles-mêmes, ou par la grâce d’un changement (vacances, rentrée des classes), ou sont remplacées par d’autres — on ne s’aperçoit de leurs disparitions qu’après coup. Et on s’en souvient avec un certain plaisir.
Dans le même ordre d’idées, même si le degré de gravité est évidemment tout autre, je crois qu’il en va de même pour le deuil : les petits défauts du disparu sont aussi ce que nous aimions chez lui, et il est assez courant d’en rire, lorsqu’on en se retrouve — après l’enterrement, par exemple.
Serait-ce à dire que ce confinement nous oblige à une forme de deuil ? Sans doute. Mais alors un deuil étrange, car notre vie d’avant est comme en sursis : certains de ses aspects sont encore bien présents (les meilleurs, comme la tendresse familiale, mais aussi les pires, comme les colères familiales), d’autres qui ont disparu peuvent resurgir sans prévenir, d’autres encore, j’imagine, sont d’ores-et-déjà perdus, corps et âme.



Dernier ajout : 6 juin. | SPIP

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