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Pas facile

8 juillet 2011

Le début de quelque chose ?

« Pas facile. »

« Non, non, vraiment pas facile, du tout. »

Il a le regard dans le vague. Si l’on essayait de le suivre, on se perdrait dans l’océan de toits sur lequel s’ouvre la petite fenêtre de la mansarde, on verrait passer quelques cumulonimbus, allant pestant les sourcils froncés.

Il tient dans ses mains une chaussure. Enfin une chaussure, une vieille godasse de tennis au cuir craquelé et gris, dont la semelle en a vu bien d’autres. Il la caresse, perdu dans ses pensées. C’est une chaussure gauche — mais je ne suis pas bien sûr que ce détail soit pertinent. Nous verrons bien.

« Pas facile, répète-t-il encore après un temps. »

Pas facile non plus de savoir à qui il adresse cette remarque, sinon à lui-même — que le premier qui ne s’est jamais surpris à se commenter ainsi sa propre vie lui jette la première pierre.

Une ombre de goulag passe dans son regard pensieux. Bien longtemps qu’il n’a rien lu là-dessus. Petite pointe de culpabilité.

« Sur le génocide arménien, non plus, tu me diras, poursuit-il sur sa lancée morbide, non plus que sur les khmers rouges. Quant aux massacres de populations balkaniques dans l’Empire ottoman, je ne sais même pas comment je suis au courant, je n’ai jamais vraiment lu à ce propos de ma vie. M’en aura-t-on parlé alors ? Mais qui ? »

Sa main s’arrête, à quelques centimètres de la chaussure — le lacet l’effleure, quelques petites pointes de chair de poule affleurent — oui c’est ça, c’est la gauche. La droite traîne à quelque distance, entre l’homme et la fenêtre, et ses lacets, trop vieux, ont été remplacés par une ficelle, rouge pétant, ignoble et hirsute.

« Pas facile. » On ne l’entend pas, mais on pourrait presque le lire sur ses lèvres à présent, sans qu’un son ne sorte d’entre ses lèvres qui se meuvent comme celles d’un quelconque Lawrence assoiffé d’Arabie.

Il est loin.

Un bruit soudain monté de la rue fait vibrer la fenêtre en fa dièse — aussitôt étouffé.

Dans sa tête il refait le parcours suivi des milliers de fois. C’est machinal. À droite, grande descente, à gauche dans ce petit tunnel depuis bien rempli de souvenirs qui n’ont plus rien d’enfantin, à droite de nouveau, à gauche pour longer la voie ferrée. À ce moment là, petit moment d’hésitation : il ne sait plus, il a oublié les paroles de la chanson qu’il chantonnait alors pour rythmer son pas et calmer sa perpétuelle angoisse d’être en retard. Ça causait de bouchers et de canons à vendre. Mais c’est fini et bien fini.
On croise un lapin aux yeux abrutis, une petite fille aux airs de pimbêche immémoriale, une boule de neige, un labrador déconfit et glabre, quelques brins de lilas, le tout parfumé d’une odeur d’ammoniac.

Plus bas, il emprunte à nouveau cette petite porte, qu’il aimait considérer comme son petit passage secret personnel, et qui lui donnait l’impression chaque matin d’un retour de randonnée pédestre. Quelques pins l’accueillent, et le regard réprobateur d’une petite femme sèche et sans âge, postée à l’entrée d’un tunnel infini percé dans le flanc de la colline qu’il dévale encore et encore, sans savoir où s’arrêter, ni même si ça s’arrêtera un jour.

Ses rêves lui faisaient alors rencontrer une diaphane et longiligne demoiselle, à la chevelure blonde et lisse, dont il ne saurait jamais le prénom, quelques amis dont le prénom fut su, mais oublié sitôt que ce fut possible — pour éloigner cette absence à la froideur rigide d’un marbre épuisé par les vents —, deux livres écornés, dont le titre lui échappe, un sac à dos, quelques paires de godasses, une paire de lunettes abhorrée, et des années d’humiliation.



Dernier ajout : 23 juillet. | SPIP

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