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Au fil du Quintette

7 décembre 2010

Notes prises durant l’interprétation du Quintette avec piano op. 44 de Schumann, le 2 juillet 2010 dans la cour du Palais de Berberie d’Albi à 21h00 dans le cadre du Festival Tons Voisins. Les interprètes étaient : Eric Lacrouts, Simon Milone (violons), François Gnéri (alto), Alain Meunier (violoncelle), Denis Pascal (piano).

Travail d’écriture dans l’instant, en préparation de ma fiction autour du Quintette avec piano de Schumann...

1. Allegro brillante

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Là — Tu es là — si forte — si belle — Devant moi— tes doigts qui courent sur le clavier, comme des perles bondissantes au printemps apprêtées — joyeusement te voilà, telle l’évidence à mes yeux, orient absolu, et mon regard qui ne cesse ne cesse de se lever, mon cœur de s’interrompre.

Je m’appuie sur le chambranle de la porte, je veux reprendre mon souffle et mon pas, mon pied qui se dérobe, et mes genoux qui ne me soutiennent plus guère.

Là, tu es là, devant moi.

Tu t’élances — joyeuse enfant. Tu sembles dégringoler les marches d’albâtre d’un escalier infini, traînant dans ton sillage quelques lambeaux de nuages qui ont gardé la lumière de tes cieux.

C’est toi et où

C’est bien toi sans doute où

Il me faut un moment pour calmer en moi le battement grave et profond, qui veut me persuader que tout lui sourit. Mes sens sont ouatés, le monde est aussi chaleureux et accueillant qu’un édredon fraichement bourré.

Je te vois comme Eve.

J’écarte les noirs papillons, j’écoute le vide en moi qui s’impose. Je crois pouvoir le remplir de toi. J’écarte aussi cette noire silhouette de sévère commandeur qui s’encadre à son tour dans la lumière du salon de musique.

J’hésite à regarder tes yeux.

Je détourne le regard.

Je sens le tien qui interroge mon inquiétude.

Un instant de courage — vite passé

Je me berce d’illusions, je le sais — non —

Mes yeux

Mes paupières m’échappent lourdement — papillon noir

Je suis jeune. Le noir n’est pas pour moi, mais le vert, la vigueur, le bleu éclatant du Rhin sous le soleil étincelant (un peu rapide).

2. In modo d’una marcia

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Pas de bol.

Rien pour toi.

Rien pour moi.

Non, rien.

Le soufflé s’est dégonflé.

Noir. Non à.

Non. Non, non. Rien n’y fera. Roméo, Juliette, votre malheur est mien.
Miens sans toi, mien.

Oh, j’aimerais tant te serrer enfin, que tu sois mienne, que je sois tien, que l’on s’abandonne l’un à l’autre.

abandon — une raison, fais toi une raison — mais pourquoi — c’est ainsi, on n’ira pas plus loin

et pourtant si — et pourtant — tu es si belle et si douce, mon soleil — et pourtant notre tendresse — et pourtant la musique qui nous porte l’un vers l’autre — et pourtant tu es là — et pourtant tu existes — et ton existence est un absolu qui rend l’absolu enfin accessible.

Non — non non — il faut se résigner — paraît-il.

Ou plier, se tourner vers ce ciel qui a cru bon de nous interdire l’un à l’autre, qui a cru bon ce coup bas mesquin, qui a cru bon m’affecter ainsi, puis me mettre au ban.

Mais pourquoi ? Oh pourquoi, pourquoi ?

Je n’ai en moi qu’amour — pourquoi ? Pourquoi ce dépit ? pourquoi cette douleur et cette souffrance, je n’en veux pas, je te la crache à la face, je te la jette dans l’abime ton verbe tout puissant. Non, non, dis-tu ? le voilà qui roule tel une tête sanglante à tes pieds. Non non.

Et pourtant si, et pourtant si, tu m’aimes. Le monde ne s’est pas refermé sur nous. La douceur de ta présence, le merveilleux de ta naissance et de ton nom.

Non non. C’est ainsi, que faire d’autre que d’accepter ce que le présent nous réserve. A quoi bon l’ignorer. Il n’est que lui-même, n’a d’autres justifications que sa vaine simplicité, ne présage de rien.

Alors oui, je t’accepte. Oui. Je t’accepte.

3. Scherzo

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Car le présent est vite passé, il court comme tes doigts sur le clavier. Il n’est bientôt qu’une silhouette sombre pastel sous l’horizon. Ta majorité n’est pas loin, la victoire sera nôtre.

Galoper, alors. Rien ne peut retenir le tourbillon de cet astre familier.
Et l’on peut rêver à ce que nous serons alors, à cette félicité quiète qui nous unira.

Car, le temps passera vite, à la verdeur de notre paresse. Et la rumeur de nos vœux, la rumeur des possibles enfle en nous, grésille et bourdonne à nos oreilles — je suis sourd, comme le grand viennois.

Sourd et hâtif, impatient d’être enfin celui que je dois, d’être enfin pour n’être plus, d’être enfin cet avenir qui accourt vers nous.

Il est bientôt temps que nos deux mains se joignent, que nos deux cœurs s’allument, que nos deux musiques s’entremêlent en un fabuleux et merveilleux contrepoint.

4. Finale

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Les lourdes portes de l’église se sont grand ouvertes sur notre passage. Bach en mon âme résonnait à plein, et la plénitude de son chant engourdissait mes sens en passant le seuil illuminé — et l’extérieur ne paraissait qu’une muraille blanche, étincelante, éblouissante.

Alors allons d’un pas sûr vers la mort qui nous unira plus encore.

Guéri bien meilleure que larvé, allons ensemble vers ses joies, enfantines et malicieuses

Pourquoi pas sur les bords du Rhin, pourquoi pas cette maison pimpante aux volets aussi bleus que tes yeux. Pourquoi pas. Je suis prêt.

Je suis prêt.

Je suis prêt, si si, à tous mes défis de notre vie, aux affres de la maternité, aux nourrissons en bas âge, qui nourrirons mes papillons voletant. Et d’un et de deux, et de trois. Combien en auront nous ? Une huitaine ? Une treizaine ?

Oh, sans doute une joyeuse marmaille qui partout court et pianote et victoire à tire-larigot.

Et ses dimanches ensoleillés et paresseux, et ces promenades estivales, et ces soirées au coin du feu, et ces concerts de salons amicaux, et toute notre musique.

Toujours le même problème : comment reproduire formes et formules musicales notamment celles du second mouvement (rendre l’évolution du sentiment dans la reprise du thème) et le contrepoint du final.

N’ayant pu enregistrer le concert, la version que vous entendez ici est l’excellent enregistrement du Quatuor Schumann avec Gyula Stuller au violon, sorti chez Aeon en 2008 (AECD0978).



Dernier ajout : 21 novembre. | SPIP

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