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Effacement

12 mai 2010

C’était comme s’ils disparaissaient à jamais du vocabulaire, effacés des dictionnaires d’hier et d’aujourd’hui, oubliés, désuets désespérés.

Leur sens perdurait, on les cherchait toujours — car on en avait toujours besoin, de ces sens-là, toujours — mais en vain, on ne les trouvait plus.

Et ainsi, de mois en mois, d’année en année, de plus en plus de sens perdaient leurs mots.

Quelques uns cherchaient à pallier leur absence, approximant en fouillant l’étymologie — ils battaient l’air comme des moulins à vent asthmatiques. Le latin aveugle et sénile égarait ses rejetons, le grec s’essoufflait trop vite.

La langue, dans le meme mouvement de fleuve charriant impassible irréversible puissant s’enrichissait dans le même temps de nouveaux sens, dont on avait entretemps créé le besoin, justifiant comme on pouvait leur pertinence.

Sur le bout de la langue ne venait plus que ce lexique neuf. Au fond de la gorge on abandonnait l’autre à son triste sort, on en refoulait les sentiments, bannissait les images en dépit des efforts.

La musique s’aplatissait, s’aplanissait, jetait ses reflets moirés sur le mur blanc et lisse qui s’éloignait, haut de plafond, lumière gaie.

Bientôt, on désigna d’office quelques nettoyeurs, chargés de balayer les poussières des pages des livres, mais la tache s’avéra vite plus inutile encore que les efforts de mémoire.

Les traces s’effaçaient de la langue aussi sûrement que neige fond au soleil.



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