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Il pleuvait ce jour-là, mais

16 février 2010

Un an auparavant, il faisait grand beau, une lumière sublime, étincelante, un ciel vierge et presque gai. Ce jour-là, il pleuvait, mais on a eu droit à une brève éclaircie. Non pas une vraie éclaircie — pas souvenir d’un coin de ciel bleu — mais un bref répit parsemé de quelques gouttes qui rendait vains les parapluies, comme sait si bien en offrir les froides perturbations d’avril. Le chargé des pompes funèbres — un costaud, un mastar, un gars bien barraqué, ancien batteur de rock reconverti en obséquieux croque-mort au sourire compatissant sans une ombre d’hypocrysie — en a profité pour dresser une petite table branlante — un plateau sur des tréteaux, j’imagine, je ne sais plus précisément — qu’il a couverte d’un velours sombre, dans les tons sombres, entre mauve et noir, et des franges plus claires. Le rabbin — car il y avait un rabbin — a commencé un laïus que je n’ai pas suivi alternant hébreux et français. Je regardais l’étrange monument qui se dressait sur notre gauche, un caveau temporaire, en attendant que le nouveau caveau de famille soit prêt — l’ancien était complet, C. avait pris la dernière place, et le grand type barraqué nous avait fait l’article du nouveau, avec 11 places, concession garantie 99 ans, sous condition d’entretien régulier. Un marbre gris bouffé par les intempéries, comme on en voit tant dans les cimetières français, grand et large, qui surplombe un trou béant. Sur le côté, ou est-ce derrière, une gros volant, une manivelle démesurée.

On n’a pas mis le cercueil dans la fosse (que je ne cesserai jamais de ma vie de qualifier de commune). On l’a posé sur un plateau, quand le rabbin eut fini son discours — gêne de le voir parler des gens réunis devant lui comme si ils étaient tous ses familiers —, et la manivelle s’est mise à tourner — on avait adapté le système à la modernité, mais le moteur électrique, il me semble, faisait également tourner la roue, pour prévenir les pannes sans doute. J’entend encore les bruits de la crémaillère, le cliquetis un peu rouillé, lent, lugubre et pourtant anodin de l’ascenseur, qui faisait descendre le petit cerceuil — toujours cet étonnement de la taille ridicule des cerceuils, comparée au souvenir de la personne. Ça s’est passé très vite. On n’a pas eu l’occasion de jeter chacun son tour sa poignée de terre. On a peut-être défilé devant la fosse (commune), l’un après l’autre. On n’était pas si nombreux. Ceux qui s’aimaient se sont embrassés, ont mêlé leurs larmes.

Le monument temporaire est tout près de l’entrée du cimetière, on n’a pas eu à marcher longtemps, on n’a pas eu droit à cette courte promenade qui laisse d’habitude loisir de remplir largement ses poumons, et à la brise, même légère, de pleurer avec nous, rafraîchir le haut humide des pommettes. Arrivés dans la voiture, la pluie à repris.

S’était-elle à nouveau interrompue lorsque nous sommes arrivé chez nous, pour se retrouver, boire, discuter dans ce soulagement de cœur du devoir accompli, du commencement du deuil [1] ?

[1Répugnance à employer ce mot



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