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« Se perdre »

25 mars 2009

« Se perdre » n’a pas pour moi une signification géographique — je me perds rarement, même dans une ville inconnue, ou bien si brièvement que ça ne compte pas — certes, j’en ai parfois peur, mais cette peur maintient éveillé cet instinct d’orientation, qui est bien plus qu’un simple sens.

« Se perdre » a parfois pour moi une signification affective, ou plutôt psychologique — mais c’est non seulement rare, voire exceptionnel, mais surtout très mauvais signe — et, de toutes façons, même si je suis, dans ces situations « perdu », je ne dirai jamais « je suis perdu », j’aurai toujours un autre terme, plus approprié, plus saisissant, plus aigu, et qui sollicitera plus qu’une simple sollicitude ou commisération.

Non, non, non. « Se perdre », pour moi, a une signification bien différente, que je ne peux expliquer qu’en la décrivant. On prend un dictionnaire, une encyclopédie, ou tout autre ouvrage de références (Bible, programme de cinéma, index, livres de nombres, de noms, d’étoiles, Google, Wikipedia). On l’ouvre pour chercher une référence bien précise. Avant même que de trouver celle-ci, élément déclencheur du voyage, les yeux butent sur un autre mot, une autre référence. On lit, et aussitôt emporté, curiosité, association d’idées, poursuivre une pensée, nous voilà épluchant minutieusement des dizaines, des centaines de références, jusqu’à oublier tout à fait la première.

« Se perdre », c’est ça, c’est se perdre dans les mots, dans les labyrinthes de la langue, dans les chemins sinueux de la connaissance, de l’histoire, de la science, de la faune inconnue, de la flore plus mystérieuse encore, qui fleurit et s’épanouit au fil des pages. C’est se perdre sans bouger, perdre conscience du temps, du bruit des pages que l’on tourne, se satisfaire de leur texture, de l’élégance soignée des petits caractères organisés en chaos.

Un jour, il faudra que je m’observe en train de me perdre. Que je note les références sur lesquelles je bute, les bribes de définitions que je lis, me reportant aussitôt à la suivante, revenant en arrière, plus loin encore, pour repartir sur une autre piste et ainsi, sans plus finir, jusqu’à ce qu’une variation de lumière dans le ciel m’arrache à ma contemplation de perdu. Que j’écrive tout ce cheminement abrupt, discontinu, constamment interrompu, haché, sans plus de souci pour la syntaxe ou le sens des phrases — m’arrêtant dès lors que j’entre en terrain connu, reprenant plus loin, dessinant en creux ce que je sais — jusqu’à son issu improbable et forcément arbitraire.

Comprendre cet esprit qui est le mien, comprendre pourquoi, comment il se perd, et pourquoi il décide d’arrêter de se perdre (idiot).

Se perdre, à Nancy, semble impossible.

Remarque, le lendemain : Tiens, j’ai oublié le « Se perdre », au sens de la destinée, être perdu, au sens de la tragédie, ou de la malédiction, ou tout simplement au sens d’une situation désespéré. Bizarre, d’avoir oublié un tel sens fondamental du mot.

Merci à Jenbamin pour le lien.



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