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« Quatre est sur le lit... »

6 février 2009

Il est comme ça des phrases qui vous tiennent infatigablement éveillés — qui vous hantent presque. Elles reviennent comme des litanies lancinantes. On a beau les chasser, on a beau essayer de les rejeter à part soi, devant soi, hors de soi, elles reviennent encore. L’esprit encore ralenti essaye alors de les exorciser — il les dissèque, les manipule, les triture, sépare les phonèmes, guillotine les mots, cherche un moyen de les vider de leur sens pourtant déjà mystérieux. On a l’impression qu’elles sont là avant même que l’insomnie nous surprenne — elles jaillissent du sommeil et le repoussent sans plus d’espoir de le retrouver intact. Et elles ont parfois de ces mystères — on croirait justement à une part de rêve soudain articulée, un rêve qu’on a oublié, qui n’est pas resté à la conscience lorsqu’on a franchi le seuil — bloqué de l’autre côté —, mais qui nous a laissé, rémanent, l’indice le plus énigmatique qui soit de son passage éphémère.

Ce matin, dans cette chambre impersonnelle d’un hôtel de Nancy, c’était ça :

« Quatre est sur le lit, et l’amoureux dans le sac »

Un instant, j’ai cru pouvoir retrouver le sommeil en la mettant à l’écrit — échec complet. Ça m’a même réveillé davantage : j’étais interloqué de la grammaire de cette phrase. Ça s’imposait pourtant comme une évidence, « Quatre » n’était pas le chiffre qu’on pourrait supposer, mais désignait autre chose, une personne, comme un prénom. Ou du moins un nom désignant une entité unique, et non plurielle. Comme si la syntaxe même de la phrase m’avait été communiquée également, avec tout le reste.

Il doit bien y avoir une signification à cette phrase. Et, sans doute, le souvenir du rêve dont elle est née m’apporterait-il quelqu’indice à son interprétation. Mais là, au moment où j’écris ces lignes, quelques dizaines de minutes plus tard, dans l’exaspération persistante du sommeil perdu, aucune idée de ce qu’il peut être, ce rêve.

Bon, certes, « l’amoureux dans le sac » pourrait à la rigueur se comprendre : un amour qu’on refuse, ou un amour impossible, ou un amour qu’on a jeté (comme un appareil photo ou un téléphone), ou qu’on emporte avec soi. Ou bien quelque chose comme « l’affaire est dans le sac », plus besoin de s’en préoccuper, « emballé, c’est pesé ». Mais « Quatre » ? Et pourquoi serait-elle sur le lit — oui, quatre, pour moi, est féminin, je n’y peux rien, voyez ça entre vous. J’ai toujours considéré les nombres pairs comme féminins et les nombres impairs comme masculins — il y a peut-être une pointe d’obsession sexuelle là-dedans, on ne peut pas toujours échapper à une certaine vision freudienne du monde.

Comme j’écris ces lignes, je m’aperçois qu’il en va de même avec les notes de musique. Do, Mi et Sol sont plutôt masculins, Ré, Fa, La et Si féminins (surtout La, mais là, l’explication est encore plus triviale). C’est peut-être la domination de la tonalité qui parle — et surtout la domination du Do Majeur, par ailleurs étymologique — associée à une vision phallique de la société dans laquelle nous vivons.

Mais revenons à notre « Quatre est sur le lit ». Pourquoi ne serait-elle pas dans le lit ? Si l’amoureux est dans le sac, tant qu’à faire, le lit est vide, non ? Alors pourquoi rester sur le lit et ne pas s’y glisser ?

Et qui est Quatre ? Encore allongé, dans une énième vaine tentative d’exorciser la litanie, j’essaye de me figurer la scène. Je ne lui vois pas de visage. Sans doute une masse de cheveux sombres, un corps fin et gracieux — elle est habillée, mais un peu négligée, si elle veut sortir, il va falloir qu’elle retrouve quelques vêtements, réarrange sa mise et sa coiffure. Elle, assise sur le lit, pieds nus, les jambes ramenées sous elle, s’appuyant de la main droite sur le drap. Pénombre. Un mince rai de lumière, éclat de Vermeer, à travers les lourds rideaux en velours — des éléments de ma chambre d’hôtel s’immiscent dans l’image, impossible de les rejeter eux aussi.

Voilà à présent que la phrase se répète, se tourne et se retourne (comme moi dans mon lit, d’ailleurs), je peux la voir valser, entre les draps et le coussin, au-dessus de ma tête. Et je compte. « Quatre est sur le lit, et l’amoureux dans le sac », c’est un alexandrin. Certes, les hémistiches sont un peu déséquilibrés, mais c’est un alexandrin. V’là autre chose : v’là maintenant que j’compose des alexandrins dans mon sommeil — et complètement incompréhensibles, encore.

C’est peut-être la clef : il faut que je fouille, que je retrouve le reste. Un alexandrin tout seul, ça n’a pas de sens, pas d’intérêt. Surtout quand il est ainsi, à cinq plus sept. Avec le Quatre du début, ça fait seize. Et seize trente-deux et trente-deux soixante-quatre, comme dit l’autre.

Mais non rien. Il n’y a rien d’autre que ces douze pieds qui me cassent les pieds et m’empêchent de dormir en piétinant ainsi.

L’amoureux l’est sans doute de Quatre, mais est-ce réciproque ? Je n’en ai pas l’impression. Elle est bien trop tranquille — à moins qu’elle ne sorte à peine de ses bras (juste avant qu’il saute dans le sac) et qu’elle ne soit persuadée de sa passion, auquel cas, elle n’a pas à s’en faire, elle est amoureuse et satisfaite. C’est une explication comme une autre, mais elle ne me satisfait pas encore. Je sens que je ne découvrirai pas la solution ce matin.

Je me lève, contemple le désordre du lit dans la pénombre, je me répète « Quatre est sur le lit, et l’amoureux dans le sac » puis d’un pas lourd me dirige vers la salle de bain, où la douche, je l’espère, lavera les mots qui dégoulinent encore sur mon visage et me collent au corps.



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