Accueil > Langues oubliées > « Lapsus clavieræ »

« Lapsus clavieræ »

Jeudi 20 août

jeudi 20 août 2026, par Jérémie Szpirglas

Mardi dernier, au lieu de titrer mon texte « Extrapolation », mes doigts sur le clavier ont formé le mot « Exploration ». À mon insu. J’étais tellement persuadé d’avoir effectivement tapé « Extrapolation », que j’ai publié le texte en l’état. Ce n’est que bien plus tard dans l’après-midi que je me suis rendu compte de mon erreur.
Ce n’est pas la première fois que je fais ce genre de « faute de frappe ». Certaines sont même récurrentes sous mes doigts. Il m’est impossible d’écrire « livre » sans réfléchir — et ce depuis près de trente ans (dur : me rendre compte que voilà trente ans que j’ai commencé à jouer ainsi avec les mots). Si je n’y réfléchis pas consciemment, que je ne me force pas à faire attention à chaque touche l’une après l’autre, j’écrirai « libre » au lieu de « livre ». Souvent. Très souvent. Au point que, chaque fois que j’écris « livre », j’ai pris le réflexe de m’arrêter, relire et corriger. Il m’est même arrivé, et pas qu’une fois, de corriger un « livre » alors qu’il était déjà écrit correctement ! Sans réfléchir, à nouveau.
Je me souviens également d’un contrepoint devenu contrepet — ou inversement. Ou d’un artiste/à dire. Ou, dans un de mes commentaires d’un discours politique, du « civisme » transformé en « cynisme ».
Je ne sais si quelque spécialiste — je l’imagine à la croisée des disciplines, entre psychanalyse, sémiotique et littérature comparée — s’est déjà penché sur le phénomène (a priori oui). À défaut, je l’ai baptisé « lapsus clavieræ ». À l’instar du déjà fameux « lapsus linguæ », trahit-il quelque refoulé, quelque recoin de la psyché inconnu de nous, volontairement ou non ? Peut-il être « révélateur » ?
Je ne peux m’empêcher de le croire : le fait d’associer « libre » au « livre » me semble éloquent au plus haut point, quand bien même « v » et « b » sont voisins sur le clavier. Et même s’il m’est très difficile de prendre mes libertés dans mon écriture. Ou alors une liberté si canalisée, à la fois par des contraintes d’écriture et par un surmoi démesuré (qui tient autant de mon éducation que de mon ambition), qu’elle ne semble en porter que le nom. J’y cherche en tout cas, et y trouve occasionnellement, une liberté qui m’est inaccessible autrement.
L’association « exploration/extrapolation » me semble être elle aussi assez évidente, eu égard à l’exercice d’écriture que je m’impose dans le cadre de ces « extrapolations », lesquelles ne sont pas autre chose que des explorations du potentiel fictionnel de mon quotidien.
J’y vois donc plus que des jeux mot, plus qu’un accident fertile, plus qu’un outil d’analyse du texte. Je ne suis certainement pas le seul à en être victime.