Accueil > Fictions > Et si on n’a rien à dire ?

Et si on n’a rien à dire ?

Vendredi 5 juin

vendredi 5 juin 2026, par Jérémie Szpirglas

C’est une expression toute faite, pleine de bienveillance sans doute, mais qui a le don de m’agacer au plus haut point : « Cet.te artiste-là, il.elle a des choses à dire. »
Bien souvent, ma première réaction c’est : « Encore heureux ! Et puis quoi encore ? S’il.elle n’avait rien à dire, il.elle fermerait sa gueule, non mais sans blague ! »
Et puis ma deuxième : « L’important, ce n’est pas qu’il.elle ait des choses à dire (artiste/à dire : je viens de commettre un petit lapsus clavieræ), c’est la manière dont il.elle les dit. C’est la forme, l’expressivité, la media qui les transmet (vive le pléonasme), par lequel ce message, ce sentiment, transite, et sa capacité à faire entrer l’autre en résonance. »
Bref, j’ai bien conscience d’enfoncer ici des portes ouvertes. Mais que se passe-t-il si on a la forme, si on a le media, si on sait toucher, si on sait faire vibrer l’autre, mais qu’on n’a rien à dire ?
Raymond Devos disait : « Vous n’avez rien à dire, mais parlons-on ! »
Parler pour ne rien dire — on en connait tous des gens qui passent leurs vies à ça. Alors pourquoi ne pas créer pour ne rien dire. Créer pour créer, sans èthos, sans rien à exprimer. Du blanc.
Mais le pire n’est pas là : le pire est dans la prise de conscient, non pas qu’on n’a rien à dire, mais du sentiment que ce qu’on a à dire n’a pas vraiment d’importance, ne vaut pas de voler du temps à l’autre — car, après tout, l’artiste vole du temps, de l’attention, de la bande passante, même à son public, c’est un fait : ou s’il ne le lui vole pas, du moins l’échange-t-il justement contre cet èthos qu’il convoque en lui — frisson, plaisir, effroi…
Alors si souvent, cette question quand je parle de mon métier : « Et ton livre, de quoi parle-t-il ? »
Non pas : « Qu’est-ce qu’il raconte ? » mais « De quoi parle-t-il ? » Au sens de : quel en est le sujet, quel débat vient-il nourrir ou susciter ?
Certains de mes textes, de fait, ont un sujet (la psychanalyse, l’interruption médicale de grossesse, la marque pour le moins absurde que laissera l’homme sur sa planète, l’acte de création…), d’autres, en revanche, louchent vers le pur divertissement (avec quelques petites remarques à peine plus profondes semées au passage) — la forme devenant alors un fort enjeu.
En vérité, cette petite réflexion matinale rejoint celle d’une autre, voilà quelques semaines : Ernst Lubitsch aurait-il obtenu la Palme d’or ?