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Virginal

Jeudi 21 mai

jeudi 21 mai 2026, par Jérémie Szpirglas

Je m’en souviens comme si c’était hier.
Allongé sur mon lit d’enfant, dans ma chambre d’enfant, avec au mur mes posters d’enfant. Quelques minutes — ou quelques heures, qu’en sais-je ? — plus tôt, j’avais pris sans trop y croire un livre dans la bibliothèque familial. Un livre dont on m’avait dit du bien, mais je restais encore très méfiant vis-à-vis des recommandations parentales — je découvris plus tard que j’avais bien tort à ce sujet.
Je l’avais pris, l’avais ouvert. Et d’un coup ce vertige. Ce trou noir temporel. Ce saisissement. Plus rien d’autre n’existe que cette réalité de fiction. Tout est aspiré.
Qu’importe alors l’inconfort sur le lit : sans s’en apercevoir, on bouge un brin, on se met dans des positions abracadabrantes, et les pages s’enchainent, se déroulent. Comme un verre d’eau infini bu d’une soif inétanchable. Délectation, palpitation.
Combien de livres ai-je lu ainsi ? Il y eut des classiques et des beaucoup plus oubliables. Lus avec la même intensité, la même ferveur, le même abandon.
C’est cette intensité, cette ferveur, cet abandon que, parfois, j’aimerais retrouver.
Quand l’ai-je perdue, cette fraicheur virginale dans la découverte ? Cette naïveté ? Au bout de combien de livres, à quel degré de conscience des enjeux, cette ingénuité s’est-elle estompée jusqu’à quasiment disparaitre, remplacée non par une lassitude désabusée, mais par une attention différente, plus distante, attachée à certains détails ?
Un peu plus tard, sans doute, que cette capacité qu’ont les enfants de « jouer », au sens où le jeu devient quasiment une réalité parallèle, où l’on dirait qu’on serait, et ce serait vrai, où les élucubrations les plus invraisemblables prennent magiquement corps.
Le plus étonnant, c’est qu’elle revient parfois : quand je réécoute une œuvre de musique entendue et aimée mille fois pendant mo, enfance, c’est comme si l’immédiateté du son parvenait à me faire oublier toutes mes connaissances acquises depuis.
Ainsi de cette remarque si évidente, pourtant, qu’on m’a faite récemment au sujet des Préludes du Clavier bien tempéré de Bach. Si je les avais découverts aujourd’hui, je me la serais faite immédiatement — mon écoute est entraînée, mon esprit d’analyse en éveil. Mais comme je connais ces Préludes depuis avant même d’avoir appris à marcher, à babiller, je peux les écouter encore aujourd’hui avec un enthousiasme premier et primordial que je serais bien incapable de retrouver pour une œuvre que je découvrirais aujourd’hui. Et c’est bien dommage.
J’aimerais pouvoir lire et écouter aujourd’hui comme je le faisais hier. Ou, tout du moins, parvenir à basculer d’un mode à l’autre — activant si nécessaire, par exemple dans cadre de mon travail, mes compétences si longuement acquises, mais parvenant à les garder à distance lorsque seul le plaisir importe.