Accueil > En vrac > Les Justes

Les Justes

Suite à l’humeur du Jeudi 7 mai de Guillaume Erner

jeudi 7 mai 2026, par Jérémie Szpirglas

Bouffée subite d’émotions. Encore elle, toujours elle.
Non que ce soit désagréable — même si cette émotion relève du bouleversement, de la tristesse absolue, mêlée d’un espoir aberrant. Mais c’est imparable. Ça revient à tous les coups, sans coup férir. Imparable, comme on dit. Irrépressible, possiblement, aussi.
Explicable, bien sûr. Totalement justifiée même : cette bouffée accompagne systématiquement la (re)découverte de l’histoire d’un Juste. Comme un réflexe, en écho au réflexe d’humanité qui semble animer ces personnes qui n’étaient certainement pas sans défaut, mais viennent en aide, parce que c’est naturel, parce que c’est « the right thing » comme disent les Américains, avec tout ce moralisme si déplacé, tout bien considéré.
Toujours ça me prend. Une chaleur intense qui part des oreilles et rayonne vers le ventre, qui se sert et semble comme bouillonner. Une phrase suffit, je me projette. C’est particulièrement le cas lorsque la personne sauvée est un enfant : cet enfant, c’est moi. Cette angoisse brûlante, qui perdure certainement encore aujourd’hui, et jusqu’à la mort, c’est la leur, et c’est la mienne, d’une certaine manière — dans une empathie par-delà les ans, qui ne me vient sans doute pas que de mes origines, mais aussi de mes lectures, et certainement de ma sensibilité innée.
J’ai beau savoir qu’elle va venir, c’est toujours déstabilisant. Comme une (légère) crise de panique.
Invariablement, cette émotion est suivie d’une interrogation hantée : qui des autres génocides ? Y a-t-il eu des Justes en Arménie ? Sans doute — mais on n’en parle pas, et c’est bien dommage. Au Cambodge, au Rwanda ? Il n’y a pas de raison pour qu’il n’y en ait pas. Quelques films en évoquent suivant les Conquistadors, la conquête de l’Ouest ou l’esclavage — mais si peu, et aucune reconnaissance officielle comme celle que peut délivrer Yad Vashem — ça manque. Aujourd’hui il y en a certainement encore au Bengladesh, en Russie, au Darfour. En Israël bien sûr — et c’est peut-être les seuls reportages qui m’apportent de l’espoir : savoir qu’il existe des femmes et des hommes, qui s’organisent pour la Paix, pour aider des gazaouis à sortir de l’enclave et se soigner. Des Justes d’aujourd’hui, il y en a. Et si on en parlait, et si on les distinguait, et si on les mettait en avant ?
Autre interrogation, beaucoup plus faible : pourquoi Camus a-t-il choisi ce titre ?