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La destruction du souvenir

Ouf ! J’ai enfin terminé Lieux de Georges Pérec.

lundi 4 mai 2026, par Jérémie Szpirglas

J’écris « Ouf ! » parce que j’ai beaucoup de mal à lire ces temps-ci. Mais ce n’est pas à ce sujet que je veux écrire ce matin — ça viendra une autre fois, en espérant que je n’éprouverai jamais, au grand jamais, le besoin d’écrire une sequel à Pater Dolorosa. Perspective intolérable.
Revenons donc à Lieux. Le projet devait durer 12 ans, et comprendre deux textes par moi. Ce qui fait, a priori 244 textes — projet ambitieux s’il en est. Pour diverses raisons (notamment la constatation que tout cela pouvait parfois un peu tourner en rond, ou que le choix des lieux n’étaient peut-être pas le plus judicieux), Pérec n’est pas arrivé au bout et n’a produit que 135 textes — ce qui n’est déjà pas mal, avouons-le. Pas sûr que j’aurais été aussi loin. Mais cessons d’essayer de se comparer, ça fait trop mal.
Le dernier texte écrit, le 27 septembre 1975 vers 2h du matin, mérite à peine le nom de « texte ». Ce devait être une description « réelle » de la rue Vilin, c’est-à-dire la rue des premières années, la rue de l’enfance, la rue d’avant la catastrophe. Le voici, et le contenu est assez éloquent, dirons-nous :
« Travail = torture
Sur un des panneaux en ciment qui couvrent la presque-totalité du côté impair de la rue »
Parmi les lieux de Lieux, la rue Vilin figure parmi les plus intéressantes. Et c’est sans doute là que le projet même aurait pris tout son sens. Évidemment parce que c’est, comme je l’ai dit, la rue de l’enfance — avec, encore, les vestiges des parents, et notamment l’inscription « Coiffure pour dames » qui témoigne du salon tenu par la mère de Pérec, avant sa déportation.
En tant que telle, la relation des souvenirs qui y sont liés, de plus en plus incertains, de plus en plus flous à mesure que tombe les brumes du temps, est de plus en plus épurée, dans un rapport inversement proportionnel à l’émotion provoquée par sa lecture.
D’autre part — et c’est la magie de la coïncidence —, des pans entiers de cette rue avaient été déclarés insalubres et, sur les deux-tiers de sa longueur originelles, le bâti dans son entier (et tout le quartier avec) a été détruit pour laisser place en 1988 au Parc de Belleville.
Lorsque Pérec se lance dans Lieux, les destructions ont déjà commencé. Le projet exigeant de lui qu’il revienne chaque année décrire la rue, on ne peut que constater l’avancée du chantier.
En septembre 1975, c’est le dernier vestige de l’enfance de Pérec — et de ses parents — qui disparait.