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D’un lieu à l’autre
Mercredi 29 avril
mercredi 29 avril 2026, par
Peut-être inspiré par ma lecture de Lieux de Georges Pérec, me revient ces jours-ci en mémoire l’expérience étrange de ma découverte progressive de Paris.
Enfant ayant grandi en banlieue parisienne, ce sont mes parents qui m’ont emmené visiter Paris. Ils ont été mes guides lors de mes premiers trajets parisiens, le plus souvent en voiture. Quelques grands repères — des amers urbains, dirons-nous — jaillissaient ainsi parfois, au détour d’un trajet : la Tour Eiffel, le Louvre, le quartier d’affaire de Beaugrenelle en face de la Maison de la Radio, la Tour Montparnasse, Orsay, aussi, bien sûr, les Palais divers et variés. Ils surgissaient ainsi, isolément souvent, sans que je puisse véritablement établir de lien entre eux. Peu à peu, je savais que la fréquentation de certains lieux (musées, cinéma, logement de membres de la famille élargie) nous vaudrait sans doute de passer au pied de l’un ou l’autre. Mais ces relations entre lieux fréquentés et le territoire dans lequel ils s’inscrivaient étaient bien souvent assez lâches, tributaires, en outre, des itinéraires choisis par mes parents au gré des caprices de la météo ou de la circulation.
Devenu adolescent, j’eus bientôt le droit de sortir seul (enfin non, pas seul : avec mon frère la plupart du temps, puis avec des amis). La plupart du temps, c’était pour aller au cinéma. Pour des raisons pratiques (temps de trajets en transport en commun égaux pour les uns et les autres) comme de goût, notre préférence allait bien souvent aux salles de cinéma du quartier latin, ces salles où l’on pouvait découvrir tout un pan de l’histoire du cinéma, les grandes heures des drames, comédies ou westerns américains, de la nouvelle vague ou de Bergman, des Hitchcock et des Kubrick, des Kurosawa et des Lynch — j’en passe et des meilleurs.
Je savais comme y aller. J’avais fait le trajet de nombreuses fois avec mes parents, qui me les avaient fait répéter à l’oral plusieurs fois. Je n’avais donc pas de problème ni avec les horaires, ni avec les correspondances. Je connaissais aussi le trajet à pied de la sortie du métro vers le lieu où j’avais donné rendez-vous à mes amis.
J’avais une vision de Paris qui ressemble à celle de ces cartes de jeu vidéo de mon enfance, qu’il fallait absolument visiter en entier pour en avoir une idée. On commençait à un endroit, et un cercle s’éclairait alentours. Ce n’était qu’en envoyant l’un de nos personnages explorer les environs que les reliefs et éléments de paysage se révélaient.
Même chose pour moi à Paris : la carte des environs des stations de métro que j’avais l’habitude de fréquenter était tout éclairée. J’en connaissais les rues, les magasins, les restaurants. En revanche, aucune idée de comment on pouvait passer d’une zone éclairée à la voisine.
Ce n’est que pendant mes études que j’ai commencé à connecter les points — et quel sentiment merveilleux la première fois que, à la faveur d’une grève de transport, je découvris que je pouvais aller de Montparnasse à mon lycée du Quartier Latin en traversant le Luxembourg ! Puis, plus tard, au gré de mes promenades solitaires ou amicales, tout Paris s’est mis à s’éclairer ou presque. Je dis ou presque, d’abord parce que, comme on le sait, la forme d’une ville change plus vite que le cœur d’un homme — il faut donc réexplorer sans cesse les mêmes territoires pour les conserver éclairées —, ensuite parce que je n’ai évidemment pas eu l’occasion d’explorer tout Paris — et je continue encore aujourd’hui à découvrir des lieux.
Ces derniers mois, cette découverte se surimpose — un peu comme un calque par-dessus le quelque du réel présent — la carte de mon histoire familiale. Une histoire que je suis en train d’écrire, à l’aide des souvenirs des membres de ma famille, de la rue Vaucouleurs à la rue Alphonse-Karr, et jusqu’au métro Jaurès.
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