Accueil > Fictions > Approcher l’écrire comme une succession de problèmes à résoudre

Approcher l’écrire comme une succession de problèmes à résoudre

Lundi 27 avril

lundi 27 avril 2026, par Jérémie Szpirglas

Je l’ai déjà mentionné ici à plusieurs reprises : mes amis éditeurs se moquent souvent de mon besoin (plus qu’une tendance, plus qu’une envie, moins qu’une exigence) d’adosser mes écrits à une superstructure faite autant de contraintes d’écriture que de surmoi. Pour dire simple : je me complique la vie.
Il n’en demeure pas moins que l’écriture se présente bien souvent, à moi du moins, sous la forme d’une succession de problèmes à résoudre. Certains semblent très simples a priori : trouver des noms à mes personnages, par exemple. Certes, c’est plus simple que de trouver des noms à ses propres enfants — personne d’autre ne vient perturber le processus avec ses propres idées et vetos —, mais ça reste un casse-tête : le nom doit inscrire le personnage dans son paysage en même temps que dans le contexte de l’intrigue. Et le vécu de l’écrivain, ses connaissances, amitiés et inimitiés, ajoutent aux atermoiements.
D’autres relèvent de la narration, ou plutôt de la théorie des graphes (aller d’un point A à un point B dans l’intrigue). Ce n’est pas une mince affaire. A priori l’essentiel de la production romanesque consiste à varier autour de canevas établis depuis des siècles, trouvant leurs sources dans les divers mythes fondateurs de nos sociétés — le métier de l’écrivain est de parvenir, d’une manière plus ou moins originale, à interpoler au sein de ces canevas, à en explorer des secteurs plus rarement développés, à en creuser certains thèmes plus que d’autres. Bref : aller d’un point A à un point B. Longtemps j’ai cru que les écrivains qui prétendent que « leurs personnages les ont pris par la main pour faire avancer l’intrigue » étaient d’indécrottables bonimenteurs, voire des charlatans, ou carrément des crétins. Jusqu’à ce que, récemment, ça m’arrive justement. Même si je ne suis pas dupe : je sais tout ce que ces personnages portent en eux d’autres personnages que j’ai déjà lus ou vus au théâtre ou au cinéma. Dans une scène en particulier, je sais combien j’ai instillé de Cary Grant et de Katherine Hepburn dans mes deux protagonistes, qui ont produit justement cette escapade que je me suis efforcé de suivre avec ma plume. Mais c’est bien eux qui m’ont pris par la main. Pas de doute.
Les problèmes d’écriture sont si nombreux que je ne pourrai pas en faire de liste exhaustive ici : ils relèvent de la structure comme du détail (et parfois des deux : par exemple, jusqu’à quel degré de détail pousser une scène, une description, une conversation ?), de l’imaginaire comme de la discipline, de la disponibilité d’esprit et des inhibitions propres à celui qui écrit.
Sur certains textes, je me force à avancer dans l’écriture, et je laisse dans mon sillage nombre de problèmes, me disant que je les résoudrai plus tard. Sauf que ce plus tard arrive un jour, et je m’arrache à présent les cheveux pour y trouver des solutions, une par une. Des solutions qui, parfois, par voie de conséquence, un peu comme les battements d’ailes d’un papillon, bouleverse toute la structure. Et soulèvent donc, nécessairement, de nouveaux problèmes.
Pas facile, ce métier.