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Breaking the fourth wall

L’adresse au lecteur (astuce)

vendredi 24 avril 2026, par Jérémie Szpirglas

C’est une solution que j’ai trouvée pour débloquer certaines situations problématiques dans l’écriture du texte en cours — un roman, une comédie romantique même, pour ne rien cacher.
Comme à mon habitude, dirait un de mes amis éditeurs, je me complique la vie avec toute une série de contraintes dans cette écriture — on ne se refait pas. La contrainte est pour moi tout à la fois un aiguillon et une manière de me dire que je ne suis pas complètement à côté de la plaque. De pouvoir, aussi, me réclamer de certains de mes auteurs préférés — ce qui n’est pas la meilleure des motivations, je le concède. Il n’en demeure pas moins que les contraintes sont aussi une aide, une échappatoire lorsque je suis dans un mauvais pas.
Ces derniers temps, toutefois, la contrainte m’égarait, me poussait dans un cul-de-sac, dont je ne savais trop comment me dépêtrer. J’aurais pu contourner ladite contrainte — mais elle était trop belle à mes yeux. En l’occurrence c’était une référence, une référence qui fait partie de mon panthéon — difficile de l’ignorer. D’autant que ça faisait aussi tomber toute une série de péripéties à venir dans le texte (en l’occurrence, le problème qui se pose intervient dès le premier chapitre : le manuscrit est bien plus avancé que ça mais, au moment d’écrire le premier chapitre, je me suis dit que je reviendrai plus tard sur ce problème, il me fallait avancer, à toutes forces, pour abandonner loin derrière moi l’inhibition de la page blanche. Sans me rendre compte que ça me bloquerait à présent : tout l’édifice tient à peu près, mais si j’enlève cette référence, j’ai peur que tout s’effondre. D’où un retour inévitable de l’inhibition).
Et puis hier a jailli l’idée salvatrice — du moins c’est l’impression qui domine aujourd’hui. L’adresse au lecteur — mettre à bas le quatrième mur, comme disent nos amis anglosaxons du théâtre et du cinéma. En m’adressant au lecteur, je pouvais tout à la fois assumer la référence et lever le voile sur les contraintes d’écriture. Je me suis rappelé les heures délicieuses que j’ai passées plongé dans le « Cahier des Charges » de La Vie : Mode d’emploi.
M’est revenu aussi à l’esprit cette adresse au lecteur dans la Recherche — est-ce dans La Prisonnière ? Je ne sais plus, il me semble. Voulant évoquer une interaction intime entre le narrateur et Albertine, Proust est bien embêté, lui qui n’a pas donné de prénom à son alter ego. Il se résigne donc à un pis-aller, expliquant en substance que, si le narrateur avait le même prénom que l’auteur de ces lignes, Albertine l’aurait appelé « Marcel, Marcel, Marcel ». Ce n’est pas à proprement parler une rupture dans le quatrième mur, mais presque, au sens où l’on y franchit fugacement cette frontière délicate et intangible qui sépare le monde de la fiction du monde de l’écriture.
Dans le roman en cours, j’ai l’intention d’avoir plus souvent recours à cette forme de distanciation de l’écrivain, si omniscient soit-il, avec sa création et ses personnages. Le projet lui-même du roman me semble en outre accepter, sinon encourager, cette « astuce » d’écriture.
Je mets délibérément « astuce » entre guillemets, parce que cela me rappelle ces « astuces » auxquelles ont parfois recours les matheux dans leurs démonstrations — qui sont comme des micros « Deus ex Machina » au cœur du théâtre mathématique.