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Créer n’est pas une drogue (hélas)

Jeudi 23 avril

jeudi 23 avril 2026, par Jérémie Szpirglas

Si les artistes sont parfois caricaturés en victimes de diverses addictions — lesquelles, pour faire simple, découleraient du même déséquilibre qui les pousse à créer —, mon sentiment demeure que l’acte de création n’a absolument rien d’une drogue.
D’abord, pas d’effet d’accoutumance : l’usage régulier de la plupart des drogues amène généralement une dégradation de leurs effets, et donc à une augmentation des prises. Tout le contraire de l’acte de création, ce me semble : plus on pratique, plus les effets de cette pratique s’améliorent. On pourrait se dire que ça pourrait à son tour conduire à une augmentation de ladite pratique — à la manière des bigorexiques, qui s’entrainent toujours plus jusqu’à la rupture. Peut-être, mais cela ne me parait pas flagrant. La joie de créer peut certes pousser à s’y oublier — il faudrait peut-être se livrer sur ce sujet à une étude plus approfondie —, jusqu’à négliger ses proches et ses responsabilités. Mais est-ce là le fait de l’acte de création lui-même ou du caractère solitaire, voire égocentré, du créateur lui-même ? Chaque créateur étant bien entendu doté de sa propre personnalité, bien souvent indépendante de son besoin de création : on a des créateurs généreux et attentifs aux autres, aussi bien que d’immondes salauds. Sans présumer, du reste, de la qualité de leurs productions respectives.
Autre similitude avec les drogues : le high que certaines situations de création procurent. Quand tout s’enchaîne parfaitement, quand les idées se suivent de manière fluide, permettant d’élaborer, en les enchâssant les unes aux autres, une structure cohérente, qui semble s’imposer d’elle-même. Ce sont des moments rares — un peu comme ces sentiments de « flow » décrits par certains sportifs à qui tout semble réussir (je m’aperçois tout soudain de mon recours un peu excessif à la comparaison de l’acte de création avec le sport) —, et extrêmement gratifiants. Au point que l’on voudra à toute force les reproduire, tachant d’en recréer le contexte ou l’alchimie mystérieuse — avec un succès pour le moins aléatoire, avouons-le. Cependant, c’est là justement que se fait la grande différence avec la drogue : le high n’est ici nullement garanti. Et beaucoup plus rare. Il faut s’armer de patience, oublier toute impulsivité, tout en restant à l’écoute de son instinct.
Tout cela étant dit, je me prends parfois à rêver d’une drogue qui pourrait déclencher, encourager, focaliser l’acte de création — dans l’espoir, peut-être, d’atteindre cet élusif high créatif. Quel confort ce serait de se dire que mon métier ne reposerait pas alors sur une incertitude ontologique, plombée, en outre, par mes inhibitions propres, sans parler de mon addiction peut-être atavique à la procrastination.