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Je ne suis pas (le) seul
Lundi 20 avril
lundi 20 avril 2026, par
Je suis plongé ces temps-ci dans les Lieux de Georges Pérec (Seuil, 2022). Plus que le projet lui-même, j’apprécie particulièrement la manière dont il nous montre Pérec au travail. Debout prenant des notes, installé à une table de café, ou chez lui, face au clavier froid de sa machine à écrire.
Je suis encore un peu dubitatif quant au projet lui-même du reste — dans son entier du moins. Si le principe a tout pour me séduire — j’aime me compliquer la vie quand j’écris —, les descriptions des lieux « réels » (rappelons ici que Pérec s’est donné pour objectif un projet sur douze ans, de décrire douze lieux et d’écrire ses souvenirs sur ses douze lieux, un par mois, jamais le même à chaque mois, en suivant un bicarré latin d’ordre 12) sont bien souvent trop systématiques : Pérec arpente le lieu en question et le décrit, maison par maison, vitrine après vitrine, accompagné parfois d’une série de photographies. D’un point de vue intellectuel et sociologique, c’est passionnant — mais il faut alors adopter une lecture diagonale, et non chronologique —, et j’imagine que des chercheurs pourraient y trouver quelques pépites. D’un point de vue littéraire, en revanche, ça manque de vie et de sel. Seules les apparitions fugaces de passants ou de travailleurs, de buveurs ou de noctambules laissent apercevoir une autre poésie que celle de la recension — le plaisir des listes de Pérec est en effet ici étouffé par la contrainte de l’exhaustivité et de la fidélité au « réel ».
Les textes de « souvenirs », en revanche, sont absolument passionnants. D’abord, bien sûr, pour l’autobiographie qu’ils esquissent de Pérec — une autobiographie qui touche aussi bien à la grande histoire qu’à celle du quotidien, des dîners entre amis, et même, bien plus intime, de la vie amoureuse (où l’on découvre un Pérec aussi désarmé que nous face à la force de sentiments qu’il est bien incapable de maîtriser — même s’il croit, parfois, trouver en l’écriture un moyen justement de les maitriser, en vain bien sûr, si on me permettra de divulgacher cela). Mais aussi et surtout parce que ce sont ceux justement où l’on voit l’écrivain au travail, besogneux laborieux. Qui se déteste plus qu’il ne se congratule, jamais satisfait, qui prend des libertés fulgurantes avec la langue, qui se force à écrire et se félicite parfois d’avoir « travaillé » dès lors qu’il a réussi, péniblement, à aligner quelques mots, un petit paragraphe pourtant minable (à ses yeux : combien de fois dit-il « c’est nul ! » ou quelque chose d’approchant).
Pour un petit écrivaillon tel que moi, qui n’oserait jamais se comparer à lui (même si bon, c’est bien ce que je suis en train de faire là, mais seulement dans les aspects les plus pénibles et frustrants du métier), quelle consolation de le lire, lui aussi, s’autocritiquant sans cesse, ne se trouvant jamais à la hauteur de ses propres héros. Quel plaisir de voir combien il lui est difficile, chaque jour, de se discipliner, de se forcer à sa table, de laisser ses doigts sur la machine (et cette petite musique alors qui lui confirme qu’il est « en train de travailler », puisqu’il tape à la machine, quel qu’en soit le résultat).
Je ne suis pas (le) seul. Je m’en doutais. Je le sais.
Inachevé.net