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Nez né
Vendredi 17 avril
vendredi 17 avril 2026, par
Ce matin, quelques minutes après mon lever, j’ai ouvert la fenêtre. J’ai aussitôt été enveloppé d’une odeur de fraicheur, sensation très agréable de cet air printanier rempli d’effluves légères et délicates.
Et aussitôt cette frustration : comme on vient de le lire, je suis bien incapable de décrire précisément, et adéquatement, les odeurs et les parfums. Parfaitement incompétent.
Frustration et jalousie, du reste : je me souviens de toutes ces lectures semées d’abondants parfums, capiteux ou floraux, piquants ou acides. Combien de fleurs chez Proust ? Les orchidées d’Odette, les camélias et magnolias des jeunes filles en fleurs. Et puis bien sûr les aubépines et lilas qui bordent les chemins des promenades enfantines, sans parler des catleyas au sous-texte foncièrement érotique. Et ce n’est évidemment pas seulement le cas de Proust : Baudelaire et ses fleurs du mal sont remplies de parfums si variés et iridescents, tous ces poètes qui ont développé à l’envi ou à tort et à travers (rayer la mention inutile) le champ sémantique des odeurs.
Autant de description que, du reste, j’ai lu de manière très abstraite, sans parvenir réellement à me les représenter — contrairement aux descriptions de paysage ou de physionomie, quoique, pour ces dernières, il me semble que les romanciers français du XIXe siècle déploient un vocabulaire parfois abstrus pour le lecteur d’aujourd’hui, et certainement pour le jeune lecteur que j’ai été enfant. Il en va de même de ce que je pourrais écrire : mises à part quelques fragrances bien identifiées, souvent assez brutes et sans nuances, croisées fréquemment dans mon quotidien relativement récent — l’herbe fraichement coupées à la fin du printemps, une pluie estivale sur une forêt surchauffée, les couches de bébé (les premières, qui ne sentent presque rien, se teintant avec le temps d’un peu d’acidité lactée, pour finir carrément odoriférantes lorsqu’on commence à diversifier l’alimentation), la vieille urine, les gaz de mes enfants (parfois, lorsque je vais les réveiller le matin), l’océan — ah ! l’océan — je serais bien en peine de décrire un parfum, même aimé — pour une certaine personne, son odeur me fait l’effet d’être chez moi, mais à part ça, aucune idée de comment la décrire. Il est plus que probable que, si la situation l’exigeait, je me contenterais de décrire avec des mots, mais sans être capable de dire si mes mots coïncident bien avec la réalité. Exactement comme je lis lesdites descriptions. Il est fort probable que je me tromperais, parlant de violette (alors que la violette, parait-il, refuse de se faire sentir dans la durée : dès qu’on la sent, elle sature les capteurs dédiés, et il faut attendre que lesdits capteurs se libèrent pour être à nouveau en mesure de la sentir) alors que je ferais mieux d’évoquer un cédrat ou de la camomille — et inversement.
J’imagine que ça se travaille. Certainement. Au point d’en devenir un virtuose. C’est comme tout. Comme les muscles de l’athlète, qu’il entraîne et affine, jour après jour. Reste à le faire. À se lever, chaque matin, à ouvrir la fenêtre, et à tenter de décrire ce qu’on sent — même les jours où l’on est enrhumés. Ce pourrait être un exercice d’écriture. Comme j’avais fait, voilà bientôt vingt ans, celui de décrire la météo du jour.
Inachevé.net