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24 septembre 2020

Si l’on se place dans cette perspective cultuelle, les hypothèses sont si nombreuses qu’on ne saurait ici être exhaustif. Parmi cette pléiade de possibilités, notre tour peut aisément devenir un totem marquant le sacré d’un lieu, de quelque obédience que ce soit. Une sorte d’objet transitionnel pour les croyants.
Eu égard à la corrélation chronologique entre son édification et le déluge que l’on sait, on peut même imaginer qu’elle soit justement autel, dressé justement en l’honneur d’on ne sait lequel des dieux vengeurs qui a ravagé la région. Sa hauteur célèbrerait alors la grandeur et la puissance du Dieu en question, sa bifidie symboliserait la rupture que le cataclysme a représenté dans l’histoire du genre humain, tandis que sa branche ployant à l’horizontale figure comme une acceptation : craignant sa colère, les fidèles s’inclinent devant leur maître et se soumettent à sa volonté. L’absence des décorations polychromes dans le haut du monument prolonge cette symbolique : le ciel est le domaine divin, auquel le genre humain renonce, affirmant son bonheur à se contenter de la terre, certes limitée, mais qui lui revient, toujours par la grâce de son Seigneur.
Une lecture attentive des récits cosmogoniques fondant certaines religions — et nous remercions ici une nouvelle fois nos confrères de l’Université de Viroclouj pour cette habile suggestion — évoque même la possibilité que ce soit cet édifice même qui est à l’origine de la colère du Dieu en question : mis en colère par l’hubris des hommes, qui semblaient aspirer là à une grandeur équivalente à celle du divin, il aurait déchaîné sur eux les éléments. Naturellement, sachant qu’aucune divinité omnipotente n’existe, il est très peu probable que notre colonne soit effectivement l’objet du délit. Elle peut toutefois en être un fac-simile, comme un souvenir, un avertissement aux générations futures.
D’autres explications religieuses primitives de cet acabit sont toutefois bien plus probables : à commencer par une adoration phallique — la tour et son érection faisant métaphore non seulement évidente mais fort commune et répandue, encore aujourd’hui, quand bien même ce serait de manière détournée et ironique. Cependant, une adoration phallique est généralement symptomatique d’un culte plus complexe, aux aspirations le plus souvent utilitaristes, politiques ou pragmatiques. Célébrer la virilité pouvait ainsi participer d’un culte de la fertilité — celle-ci n’étant pas seulement humaine mais s’étendant aux richesses accordées par la Terre, et donc à l’abondance des récoltes (ce qui devait être crucial puisque la région n’était alors qu’un gigantesque désert aride). Cette abondance serait justement ce qui est suggéré dans l’abondance des vivaces couleurs peintes, ainsi que, peut-être, que par les barres de métal qui ornent toute la surface — à moins que ce ne soit là un détail supplémentaire ajouté par l’artiste à son œuvre, par souci de réalisme, mais cela paraît peu probable — tandis que le haut du monument serait une plante stylisée, une branche tirant vers le ciel au printemps, l’autre ployant sous le poids des fruits à l’automne.
Mais ce pouvait aussi être un moyen d’asseoir la patriarchie extrêmement violente qui était sans doute la règle, selon de nombreuses indications que nous avons pu retrouver. Certaines chroniques (certes postérieures) indiquent ainsi que les puissants de cette époque avaient l’habitude de se vanter des violences auxquelles il se livraient pour satisfaire leurs appétits sexuels. Ces vantardises, bien souvent, leur permettait de régner, en piétinant les unes par la terreur et en forçant la soumission des autres par l’admiration. Aux antipodes, donc, de la componction habituellement associée avec la pratique religieuse : contrairement à d’autres civilisations antérieures, l’objet de ce phallisme ne serait donc pas de rechercher un équilibre harmonieux entre les sexes, ou de se mettre sous la protection du mauvais œil, mais bien un outil d’asservissement politique.

Un membre de notre équipe, versé en sémiologie et en langues mortes, a immédiatement fait le rapprochement entre la forme bifide du monument avec un signe d’un alphabet extrêmement ancien, d’un protolangage antique autrefois parlé sur le versant méridional des montagnes géantes et source de l’écrasante majorité des langues en usage aux quatre coins du globe à l’époque de la construction du monument. Ce signe, le « ५ », correspond plus ou moins pour nous au chiffre « 5 ».
Partant de cette similitude, notre tour peut être dédiée aux cinq éléments constitutifs de notre univers dans la culture qui irrigue à l’époque les montagnes géantes : le feu, l’eau, le bois, le métal et la terre. Ce qui nous pousserait à penser que des éléments du monument manque, et notamment ceux, putrescible, du bois et du feu — quant à la terre, on peut imaginer qu’un dispositif au sol complétait celui de la tour qui nous reste. Mais le fait que le symbole soit utilisé n’implique pas nécessairement que la symbolique convoquée soit exactement celle de la région où le langage est né, sachant qu’entre la naissance de ce langage et l’érection de la tour, il s’est passé quelques millénaires et l’on sait comme la symbolique peut glisser d’un millénaire au suivant…
Par exemple, deux autres astres sont typiquement associés au « 5 » : d’abord et évidemment la cinquième planète de notre système solaire, qui est aussi la plus massive, et à laquelle certaines civilisations d’alors avaient donné le nom du Roi des Dieux, un Dieu vengeur, qui manie le déluge comme d’autres l’épée. On rejoindrait alors une hypothèse déjà évoquée précédemment, bien qu’exprimée dans un contexte tout à fait différent. Certaines légendes concernant ce Roi des Dieux racontent comment il vainc des créateurs fantastiques et gigantesques, les Titans, qui se sont révoltés contre lui. D’un point de vue symbolique, le monument serait ainsi une statue représentant un Titan (sous les traits duquel on peut du reste distinguer l’humain grisé par l’hubris) punis par le Roi des Dieux, criblé de flèches et ployant l’échine face à son courroux débordant. Les multiples dépressions et niches qui creusent le bas du monument symboliseraient les fragilités intrinsèques du colosse.
D’un point de vue non plus spatial mais chrononymique, le chiffre « 5 » est également associé à la deuxième planète du système solaire, qui porte le même nom que le cinquième jour d’une semaine qui en compte sept, dans l’un des calendriers en usage dans cette région du monde à l’époque de l’érection de notre monument. Ce nom est aussi celui de la Déesse de l’Amour — on retombe alors, soit sur notre hypothèse de culte de la fertilité, soit une célébration hédoniste, voire orgiaque. Les deux branches évoqueraient alors les cuisses ouvertes de la Déesse — ce qui, notons le ici, est très éloigné de la représentation callipyge usuelle de cette Déesse et qui ferait de notre objet d’étude une nouvelle exception. Un argument fort pour cette hypothèse est qu’elle explique merveilleusement bien les barres de métal qui hérissent la structure : ce serait les épines d’une fleur aujourd’hui disparu, mais qui a longtemps joué un rôle primordial dans les jeux de séductions interhumains : les roses.
Enfin, dernière hypothèse liée à la symbolique du « 5 » : le « 5 » serait l’humain — les cinq doigts de la main, les cinq extrémités du corps (2 jambes, 2 bras, 1 tête) —, l’harmonie, mais aussi le langage, la connaissance, l’alchimie, et la chute que cela suppose de l’état d’innocence. Les bâtisseurs auraient alors essayé de créer une expérience visuelle, qui contourne l’entendement et ses constructions verbales, pour pénétrer directement l’inconscient avec son contenu émotionnel et philosophique. Une expérience intensément subjective qui atteigne le spectateur à un niveau profond de conscience, sans ériger de barrière artificielle entre la conception et l’appréciation. Ainsi nous ont-ils laissés libres de nous interroger sur son sens philosophique et allégorique du film.

Prenons à présent un peu de recul. Rappelons-nous d’abord le climat qui régnait alors sur ces contrées : un climat désertique, avec des températures insupportablement élevées en journée, glaciales la nuit, et un air extra-sec.
Essayons à présent de nous figurer l’allure de notre monument vu d’un peu plus loin, isolé sur ce plateau aride : à bien des égards, l’image convoquée est celle d’un serpent dressé, prêt à l’attaque. Un de ces serpents minces et agiles, au venin extrêmement puissant, qui grouillent dans ces paysages rocailleux. Notre autel serait-il donc le témoin d’une ophiolatrie (l’adoration des serpents) ? Aurait-il été dressé là, à l’orée du désert, pour se placer sous la protection d’un dieu serpent ? Ou pour solliciter sa clémence ? Possible. Mais peu convaincant, avouons-le. D’autant que l’ophiolatrie n’a été pratiquée que de manière très localisée dans le temps et l’espace, selon toute vraisemblance — mais on n’en serait pas à notre première anomalie.
Toutefois, gardons encore à l’esprit l’image de cette colonne solitaire, fichée au milieu du plateau : imaginons son ombre à présent, son ombre qui tourne au fil de la journée suivant la course du soleil. Voilà une hypothèse séduisante : ce serait un gigantesque cadran solaire. Rappelons que le culte du temps est, avec celui de la fertilité, l’un des premiers à avoir été pratiqués, tant il touche à tous les aspects de la vie. La prise de conscience du temps qui passe est sans aucun doute la première étape vers la prise de conscience tout court, donc la première étape vers une humanité pensante.
À moins tout simplement, que ce ne soit tout simplement un autel au soleil lui-même, célébrant cet astre sans lequel nulle vie ne serait possible…



Dernier ajout : 3 décembre. | SPIP

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