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21 septembre 2020

S’agissant de techniques, celles des peintures polychromes qui ornent les parois du monument dans son tiers inférieur nous laissent également sans voix. Si l’on en croit les estimations de l’âge du monument — et si l’on admet, comme toutes les analyses nous invitent à le croire, qu’elles ont été réalisées à l’époque de l’édification — ces vernis ont résisté à plusieurs milliers d’années. Combien d’assauts ont-ils subi, de la part des intempéries, du soleil, de la faune ou de la flore ? C’est proprement incroyable et l’on peine encore aujourd’hui à comprendre leur composition chimique (dans laquelle entre de multiples polymères que l’on ne retrouve nulle part ailleurs) ainsi que leur pigment d’une exceptionnelle qualité.
Les deux tiers supérieurs du monument sont aujourd’hui nus. De deux choses l’une, soit il en a toujours été ainsi, soit les peintures qui les ornaient ont disparu.
Dans le premier cas, nous pouvons formuler plusieurs hypothèses. D’abord, c’est une intention délibérée des créateurs — ce qui est fort possible, mais, sachant qu’à l’époque le climat était désertique et que l’édifice était donc visible à des dizaines d’arcs à la ronde, pourquoi ne pas profiter de ce rayonnement ? Il faudrait en tout cas prendre en compte cette volonté dans toute interprétation que l’on fera de ces décorations : si, par exemple, comme on le traitera plus loin, ce monument est d’aspiration spirituelle (cultuel ou mortuaire), la symbolique est très forte de cette nudité qui tend ses bras vers le ciel. Deuxième possibilité : les artistes n’ont pas eu le temps de terminer : peut-être à cause d’un conflit, ou d’un cataclysme. Un cataclysme loin d’être improbable, si l’on considère que la construction a eu lieu à peu près au milieu de la fourchette possible (aux alentours de -5000 ans Avant Révélation), puisqu’on situe à cette époque-là le grand renversement magnétique, suivi du grand chamboulement climatique.
Quoi qu’il en soit, cette deuxième possibilité nous ramène, du point de vue interprétatif, au deuxième cas envisagé plus haut (i.e. les peintures ont disparu). Dans ce deuxième cas, sachant l’incroyable résistance des vernis utilisés, il est tout à fait envisageable que les peuplades que nous avons évoquées plus haut et qui ont visité le site entretemps, les aient détruites — ce qui interroge autant que cela désole, évidemment, mais à part imaginer ce qu’elles auraient pu être (comme l’a brillamment fait l’artiste Kiloulalila, mais ce n’est pas ici le lieu pour en discuter), il ne nous reste pas grand-chose à faire.
Au reste, même la contemplation des peintures qui nous sont parvenues demande un effort d’imagination. Il est en effet très difficile d’y distinguer quelque figure que ce soit. Ni scène de chasse (ou de tout autre activité sociale, religieuse ou autre), ni figure stylisée (d’animaux, d’arbres, d’édifices…), mais un savant empilement de couches coulant les unes dans les autres, se mêlant et se démêlant, et jouant avec une habileté confondante avec les reliefs de la surface.
Une de nos équipes d’archéologues a mis au point un astucieux dispositif qui nous a permis d’admirer et de reproduire le bas de la fresque, cachée aux regards par le plancher végétal qui atteint localement une petite dizaine de milliarcs. La mission a été très longue : une vingtaine de petits rongeurs ont été spécifiquement entraînés pour se retrouver dans le labyrinthe intriqué des branches et feuilles afin d’aller faire des prises de vue la paroi.
Des prises de vue qui, au reste, nous ont également permis d’imaginer la perception qu’avaient de leur œuvre nos artistes vieux d’environ de 5000 ans. Une perception qui devait être bien différente de la nôtre : faiblement éclairées de lumières chaudes et vacillantes comme ces parois devaient l’être à l’époque, au détour d’une anfractuosité ou d’un jeu d’ombre du soleil, des figures fantomatiques semblent émerger de la paroi pour s’évanouir aussitôt. Dans un jeu de cache-cache ou de va-et-vient des perceptions, que recherchaient peut-être les peintres. Ainsi, parvenue miraculeusement jusqu’à nous, la magie de cette tour et de ses fresques a traversé les âges, et ne nous quitte plus.
Les artistes voulaient-ils représenter quelque chose ? Ou était-ce simplement une décoration ? De toute l’histoire de l’humanité, on contemple ici le seul art pictural dont le sujet n’est pas immédiatement identifiable.
Parmi ces coulures, gouttes et éclats, au milieu de ces formes fantomatiques qui apparaissent et disparaissent comme par enchantement au gré du regard selon le point de vue, il nous faut absolument parler de ces empreintes immédiatement reconnaissables, ces traces de pas de tailles diverses qui parsèment la fresque, suivant des chemins labyrinthiques absolument fascinants.
Précisons d’emblée que ce ne sont pas des traces de pieds nus, avec talon, coup de pied, tarse, métatarse et orteils palmés, mais des traces de pieds habillés. Non pas de chaussures mais de tissu à la fois léger et raide, d’après nos simulations. Pour la grande majorité d’entre ces empreintes, la pointe et les orteils sont plus marqués, comme si l’essentiel du poids du corps y avait été appliqué, le talon ne faisant bien souvent qu’effleurer la surface peinte.
Il est bien sûr tout à fait plausible que ces traces de pas soient reproduites délibérément « à la main » par les artistes. Il est toutefois plus probable que, à l’instar des pochoirs de main ponctuant les peintures rupestres (au demeurant bien plus anciennes que celles-ci et bien plus fragiles) qui ornent certaines grottes, elles ne soient véritablement des empreintes laissées par ces artistes. Dans tous les cas, c’est le seul cas connu au monde d’un artefact pictural mettant autant en avant le pied, bien qu’habillé.
Là encore, la raison nous en échappe. Est-ce une forme de signature de l’œuvre (ce qui nous permettrait d’identifier pas moins d’une vingtaine d’artistes différentes ! Mais chacun signe plusieurs fois, voire plusieurs dizaines de fois : pourquoi ?) ? Ou cela fait-il partie intégrante de l’œuvre ?
Cette dernière hypothèse est, autant du point de vue esthétique qu’historique ou ethnologique, absolument passionnante, par ce qu’elle recèle de richesse symbolique — symbolique principalement cultuelle que nous détaillerons plus loin dans notre exposé.
La mission de nos rongeurs nous a au reste permis une découverte absolument inattendue : certains sont parvenus jusqu’à l’humus, et nous avons pu admirer sur ces images chancelantes ce qui ressemble bien à des outils, voire à une embarcation — la mer atteignait-t-elle donc ces hauteurs à l’époque ? Sans avoir pu jamais les récupérer, ces découvertes d’objets et d’outils indiquent qu’on se trouve face à des comportements complexes et variés dont certains, traditionnellement associés aux pratiques domestiques, cohabitent ici avec la réalisation d’un art magistral exécuté par des spécialistes. C’est en contradiction avec la notion de sanctuaire exclusivement dédié aux symboles et aux rites. A moins qu’une certaine continuité ait existé entre pratiques artisanales et figuratives, les unes et les autres revêtant des fonctions symboliques différentes ? Étonnante et imprévisible tour, capable de nous surprendre encore tout ce temps après sa découverte, alors qu’on croyait avoir tout dit, tout lu à son sujet.



Dernier ajout : 27 octobre. | SPIP

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