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V

17 septembre 2020

« C’est d’autant plus fou que, après ça, quand les flics sont venus pour leur enquête, ils ont fait une découverte hallucinante. Les rafales de mitraillette avaient tellement entamé le béton, qu’elles avaient découvert un truc caché à l’intérieur.
« C’était là, vous voyez ? Il ne reste plus qu’un gros trou dans le béton.
« Oui, c’est assez haut, environ au quart de la hauteur. Ça fait bien 50 mètres, déjà. Ils ont dû grimper. C’est comme ça qu’ils s’en sont aperçus d’ailleurs. Les gendarmes ont même fait venir des chasseurs alpins pour aller fouiller la paroi et récupérer toutes les balles fichées dans le béton. Il a fallu attendre plus de deux semaines avant qu’ils ne débarquent sur les lieux pour procéder aux prélèvements. Ça a foutu en l’air toute la saison touristique. On a eu du mal à s’en remettre. En plus, l’eau vive l’était déjà de moins en moins. À part pour quelques adeptes de scènes de crime, la réputation de l’endroit en a pris pour son grade.
« Bref, deux semaines après la fusillade, les chasseurs alpins sont arrivés et ont commencé à monter et descendre le long de la pile, comme des araignées au bout de leur fil, d’un bout à l’autre de la paroi. Ils récupéraient tout ce qu’ils trouvaient, ils voulaient être sûrs qu’il ne reste plus rien.
« Et puis, ça devait être le troisième ou quatrième jour, je ne sais plus, ceux qui étaient en bas ont entendu un cri. Ils ont cru que le type s’était fait mal. Ou pire, qu’il avait dévissé, ou que sa corde avait lâché. Mais non, il hurlait : il avait été tellement surpris par le truc qu’il ne s’en remettait pas.
« Là, perché près de 50 mètres au-dessus du sol, dans une anfractuosité creusée par deux ou trois balles perdues, il avait vu… deux doigts !
« Oui, oui, parfaitement, des doigts. Des doigts humains. Un peu desséchés dans le béton, mais on ne pouvait pas s’y tromper. Il y avait même un bout de tissu qui ressortait à côté. Et ça lui avait foutu la frousse ! Je le comprends. Je n’aurais pas voulu être à sa place.
« Évidemment, ça n’avait pas de rapport avec la fusillade de l’été. Ça n’empêchait qu’on ne pouvait pas laisser ça comme ça. Qu’est-ce que c’était que ça ? À qui appartenaient ces deux doigts ? N’y avait-il que deux doigts ou la main tout entière ? Peut-être un cadavre entier ? Exquis, n’est-ce pas ?
« La police scientifique était déjà à l’œuvre, mais leur truc, c’était la balistique. Ils n’étaient pas vraiment compétents pour ça. Ils ont donc dû appeler une nouvelle équipe.
« Vous imaginez ? Déjà que tout le tourisme ou presque était à l’arrêt, on n’en voyait pas le bout. C’était l’horreur. En plus, c’était quasiment la seule route qui menait aux gorges pour aller profiter des rapides. Il y en avait bien une en amont, mais c’était loin, il fallait marcher avec les kayaks sur le dos sur un ou deux kilomètres, et puis ensuite ramer parce que le courant n’était pas fou. Bref, les gars du coin commençaient à s’arracher les cheveux, on se demandait bien comment on allait s’en sortir.
« Certains maudissaient ces deux doigts. Ils disaient qu’ils étaient là depuis si longtemps, on pouvait les y laisser encore un peu, ça ne dérangeait personne.
« Moi, j’avoue, je me posais des questions. Ça se serait su, quand même, si un ouvrier avait perdu des doigts lors de la construction du bloc de béton, non ? Et puis, quand même, pour un ouvrage comme ça, on vérifie, non ? On vérifie que tous les blocs sont bien conformes, qu’ils n’ont pas de défaut pour supporter la charge ? Alors quoi ? »

« L’enquête s’est alors complètement transformée. Après avoir fait un premier prélèvement ADN, la police scientifique a fait appel à des échafaudeurs, des maçons, et même des archéologues, pour l’aider à excaver ce qui se cachait dans le béton sans l’endommager. Je me souviens avoir longuement discuté avec une archéologue spécialisée dans le néolithique : sa direction lui avait donné l’ordre de venir, séance tenante, elle avait tout laissé en plan — pour une fois qu’il y a une urgence dans mon travail, qu’elle disait ! Ça la changeait du tout au tout par rapport à son quotidien. En plus, les restes étaient parfaitement conservés ! On aurait dit un processus de momification d’après elle : en séchant, le béton avait bu toute l’eau des restes humains et, en les mettant à l’abri de la lumière et des intempéries, il leur avait fourni le milieu idéal pour une conservation prolongée. Elle disait que, après le grand froid des glaciers ou des pôles, c’était sans doute le deuxième meilleur mode de conservation de matière organique.
« Enfin bref, ils ont installé une espèce de nacelle, suspendue dans les airs, et ont commencé leur travail de fourmi. L’idée était plutôt de décrocher tout un bloc pour dégager les restes plus aisément à terre.
« Oui, vous avez raison. Et ils s’en sont inquiétés eux aussi. Quand ils ont vu que les restes étaient étendus sur près de deux mètres, ils ont fait appel à des ingénieurs spécialisés dans la résistance des matériaux : un peu comme des bûcherons qui entament un tronc, ils craignaient que le haut de la pile ne tombe. Les ingénieurs les ont rassurés : la pile était prévue pour supporter le poids du tablier du pont, donc pas de problème. Après tout, à cet endroit-là, elle faisait encore bien 100 mètres de circonférence. Donc deux mètres en moins, ça le faisait.
« Deux mètres, oui, à peu près. Vous avez deviné : c’était bien un cadavre ! Intact. Apparemment, il n’y avait pas signe de bagarre ni rien du tout. La cause du décès était la plus simple qu’on puisse imaginer : l’asphyxie. Il s’était noyé dans le béton encore liquide.
« Mais comment ? Était-il tombé dedans ? Était-ce un ouvrier maladroit de l’usine ? Et alors, comment se faisait-il qu’on n’en avait rien su ? Un accident comme ça, ça ne passe pas inaperçu, si ? Comment le bloc de béton avait-il pu passer les tests ?
« Vous n’imaginez pas ce qu’on a pu jaser, les théories abracadabrantesques qu’on échafaudait, les hypothèses les plus folles. En plus on était toujours les derniers informés. Tout se passait dans les laboratoires de la police scientifique de la ville et on a mis pas mal de temps, rien que pour savoir qui c’était.
« Et puis on a su. Et, sur le coup, ça ne nous a pas beaucoup avancé. Non, ce n’était pas un ouvrier. C’est bizarre, le nom ne nous revenait pas, mais il nous était familier quand même. Moi-même, j’avais le sentiment de l’avoir toujours connu. Vous savez, c’est comme quand on a un mot sur bout de la langue : moi, j’avais sa tête, sa personne, sur le bout de la langue, j’y étais presque. »

« Peu à peu, les journalistes ont fait leurs boulots, et on a commencé à comprendre. Pas étonnant que le nom du type me paraissait familier : il avait fait la Une des journaux pendant plusieurs semaines. À peu près à l’époque du lancement de la construction de la pile.
« Il trempait dans une histoire louche de corruption politicarde et il avait disparu quelques jours avant sa convocation devant les juges. À l’époque, ça avait fait grand bruit. Tout le monde pensait qu’il avait pris la fuite, qu’il s’était réfugié dans je ne sais quel paradis fiscal et vivait une vie de pacha avec tout l’argent détourné. En son absence, et tous les indices pointant vers lui, la justice avait rapidement abandonné l’affaire : on avait parlé un moment d’un procès par contumace, et puis même ça avait été oublié.
« Sans doute pour ne pas embarrasser le Président de région. Parce que c’était son beau-frère, au Président de région. Oui, oui, le même Président de région qui avait lancé la construction du pont ! Son beau-frère, parfaitement ! Enfin, son ex-beau-frère, puisqu’il était en procédure de divorce d’avec sa femme. Mais ça, on ne l’avait découvert qu’après coup.
« Voyant dans cette macabre découverte une occasion de vendre leurs feuilles de choux, des dizaines de journalistes se sont mis en tête de boucler l’enquête laissée en suspens, plusieurs dizaines d’années plus tôt. Malgré le temps passé, pas mal de choses sont ressorties : les différents acteurs de l’affaire, voyant que celle-ci s’était éteinte d’elle-même, n’avait pas été aussi scrupuleux qu’ils auraient dû l’être dans le brouillage des pistes et l’élimination des indices.
« Vous vous souvenez, je vous avais dit que le Président de région avait décidé de poser la première pierre du pont pour lancer sa campagne de réélection. C’était aussi pour éclipser une autre affaire qui menaçait de sortir : une enquête en corruption et détournement d’agent public qui le menaçait directement. Les soupçons avaient été soulevés par l’avocat de sa femme, dans le cadre de la procédure de divorce. En faisant l’inventaire de ses biens, ils étaient tombés sur des irrégularités, d’étranges transferts de fonds vers l’étranger, vers des paradis fiscaux, qu’ils avaient fait passer aux enquêteurs de la brigade financière.
« Bref, le scandale n’était pas loin et notre Président de région avait tout fait pour étouffer l’affaire. Y compris zigouiller son beau-frère, qui devait en réalité témoigner contre lui, et lui faire porter le chapeau.
« Sa femme ? Je crois qu’elle a signé un accord de non-divulgation en échange d’une partie du magot.
« Apparemment, le Président lui-même avait non seulement commandité le meurtre, mais il l’avait aussi supervisé. Un de ses hommes de main, pétri de remords, révéla le pot-au-rose : c’est bien le Président lui-même qui avait suggéré de se débarrasser de l’encombrant en le jetant dans une cuve de béton encore liquide. Un complice lui avait demandé si ça ne poserait pas un problème, pour le pont. Le Président de région avait répondu que, de toute façon, ce pont ne verrait jamais vraiment le jour. Ce n’était qu’une astuce pour être réélu.
« Qui ? Le Président ? Non, pas du tout. Il n’a même jamais été inquiété : il était mort quelques jours à peine avant la fusillade ! Le crime parfait… »



Dernier ajout : 27 octobre. | SPIP

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