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IV

15 septembre 2020

« Ces trous, là ? Non, ce n’est pas l’accident du camion. D’ailleurs, vous voyez bien : ils sont plein de peinture. Ça veut bien dire qu’ils étaient déjà là à ce moment. Non, ils sont arrivés bien avant. Y avait encore de l’eau au fond du canyon à cette époque.
« La pile était un lieu idéal pour ouvrir une échoppe pour les touristes qui venaient encore. La rivière était en contrebas. De la pile, on pouvait y accéder sans problème et rapidement à pied, mais on était à l’abri de ses crues et des chutes de pierre des falaises, et la route y venait déjà — sa construction avait été lancée par la présidence de région en vue du chantier… L’été, il y avait là des tas de paillottes : buvettes, location de kayak, et même un camping une année. Tout ce qu’il fallait pour que les gens puissent profiter du coin.
« Sauf que, non seulement ce n’était pas très légal, tout ça, mais il y avait aussi là des petits trafics en tout genre. Rien de bien méchant, vous pensez ! Mais quand même. Avec des petites luttes de pouvoir intestine.
« Comme ça ne se passait que trois mois par an, que ça ne faisait pas de mal à grand monde, la maréchaussée fermait les yeux. Possible aussi que certains flics ou élus étaient dans le coup. On ne le saura jamais. Aucune enquête n’a jamais été menée jusqu’à son terme.
« Seulement, un jour, arriva ce qui devait arriver : un conflit a éclaté. On n’a jamais été trop sûrs de la manière dont ça s’est passé. Ce sont des gens du nord qui ont fait le coup et ils sont repartis aussitôt, on ne les a jamais revus. Pourtant, toute la région a été aux premières loges : difficile de ne pas voir leurs manigances, ils ne se cachaient pas, mais on ne s’est doutés de rien.
« Je me souviens parfaitement d’eux. Ils sont arrivés par le train : je revenais de voir mon père qui n’allait pas bien, et je me suis retrouvé dans le même wagon qu’eux. Je les ai tout de suite remarqués, ils détonnaient un peu sur le reste des passagers. On était en plein été et eux avaient l’air très sérieux, habillés classe, bien coiffés. Ils avaient bien des lunettes de soleil, mais ce n’était pas des plagistes, si vous voyez ce que je veux dire. On aurait dit James Bond, vous savez : baraqués et tout. On pouvait voir leurs muscles qui jouaient sous leurs costards bien ajustés. Quand on est arrivés en gare, j’ai cru voir un pistolet sous la veste de l’un d’eux quand il a récupéré son attaché-case dans le filet à bagages au-dessus de sa tête, mais je me suis dit que j’avais rêvé. En fait non, pas du tout.
« Descendus sur le quai, ils n’ont pas perdu de temps. Je ne sais pas s’ils connaissaient le coin, mais c’était tout comme. D’un pas décidé, ils se sont dirigés vers une grosse berline noire qui les attendait sur le parking. Je me souviens, là encore, que j’ai été étonné, puisque l’un d’eux, le plus petit, est allé ouvrir le coffre, mais il n’a rien mis dedans : il s’est contenté de regarder, comme s’il vérifiait quelque chose. Et puis ils sont montés tous les quatre dans la voiture qui est partie en trombe. »

« La suite, c’est M., mon fils dont je vous ai déjà parlé, qui me l’a racontée. Il faisait très beau, et il passait la journée là-bas avec des amis à lui — soi-disant pour une descente des rapides, mais je ne suis pas dupe : c’était la fin de l’adolescence, et je sais bien qu’il ne me disait pas tout de ce qu’il faisait.
« C’était le matin, il faisait encore frais et les touristes étaient encore peu nombreux. M. et ses amis étaient attablés un peu à l’écart, mais il y avait encore si peu d’animation qu’ils ont même entendu la grosse berline arriver. Elle s’est arrêtée au bout de la route, au pied de la pile. Trois gars en sont sortis. Seul le conducteur est resté dans la voiture pour faire demi-tour pendant que ses comparses se dirigeaient vers le comptoir du loueur de kayak.
« Sur le coup, mon fils et ses amis n’y ont pas prêté plus attention que ça. Ils n’ont pas vu les armes. Peut-être les avaient-ils cachés sous leurs vestes. Ensuite, tout s’est passé très vite. Il n’y a même pas eu d’éclat de voix.
« Puis un coup de feu sec et grave, qui a roulé, roulé, roulé dans la vallée — on aurait dit le tonnerre qu’on connaît si bien dans le coin : aujourd’hui, c’est un tonnerre sec, exactement pareil, des orages sans pluie, très électriques. C’était ça ce jour-là aussi.
« Le bruit a fait s’envoler une floquée d’oiseaux, qui a tourné quelques instants dans le ciel, puis ça a été le silence. Longtemps. Mon fils et ses amis se sont regardés et, la stupeur passée, ont plongé sous la table.
« Puis ça a dégénéré. Sans doute un type du gang des kayaks, qui a voulu jouer aux héros. Un deuxième coup de feu, suivi aussitôt d’un autre, et puis des tirs d’armes automatiques, ininterrompus, pendant que les trois types en costard sortaient en courant de la bicoque. Enfin, deux types couraient, en portant le troisième qui se tenaient le ventre, et en tirant au hasard derrière eux avec leurs mitraillettes brandies. Une pluie de balles s’est abattue sur la paillotte et sur la pile tout autour.
« Les deux types valides ont fourré leur complice à l’arrière de la voiture, puis sont montés en continuant à tirer. Il y a eu un nuage de poussière à cause des pneus qui tournaient sans accrocher. Quelques balles perdues sont venues percuter l’habitacle avec un claquement sec, comme des grêlons sur une vitre, tandis que la voiture s’en allait à toute vitesse.
« Tandis que la berline disparaissait au tournant, la bicoque du loueur de kayak s’est effondrée. Mon fils et ses amis ont immédiatement appelé les flics. Ils ont attendu quelques minutes puis, quand ils ont été sûrs que les autres ne reviendraient pas, ils sont allés voir : c’était un vrai carnage. Sur les trois employés du loueur, un était mort d’une balle dans la poitrine, un pistolet fumant dans la main, et un autre écrasé par le toit. Le dernier gémissait encore : c’était le plus jeune, c’était aussi un ami de M. Heureusement, il s’en est sorti. Il n’habite plus ici aujourd’hui : les flics l’ont installé ailleurs après qu’il a témoigné au procès.
« Moi ? J’ai revu la voiture traverser le village à toute vitesse. Ils ne sont pas retournés à la gare, ça, j’en suis certain. Ils ont dû se planquer dans la région, ou partir je ne sais où. Je n’ai pas trop suivi l’affaire. Je sais qu’on les a retrouvés quelques jours plus tard à l’hôpital du grand port de la côte : après s’être terrés quelque temps, l’état du blessé avait empiré et ils ont bien été obligés de le faire soigner. La gendarmerie surveillait tous les hôpitaux de la région et ils se sont faits pincer directement aux Urgences.
« Mais voilà, c’est comme ça que sont apparus tous ces trous. Ce sont des impacts de balles un peu partout. Vous voyez cette forme-là, aussi, on dirait un ange. Ça date de ce jour-là aussi. C’est fou comme le hasard peut parfois produire des choses étonnantes, non ? »



Dernier ajout : 24 novembre. | SPIP

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