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Lundi 14 septembre

14 septembre 2020

Art contemporain — Chapitre 35

« Depuis qu’on a gagné, tout le monde se désintéresse de la question. Même mon fils qui est bien occupé à autre chose. Alors, comme je vous le disais, il n’y a plus que moi et le Père Goriot, qui joue les ermites dans les gorges. Et encore : le Père Goriot n’est même pas venu récupérer son vieux kayak qui traine encore là et qui ne ressemble plus à rien. J’ai bien envie de le bazarder à sa place. Ça viendra sans doute. Les autres ont tout laissé en plan.
« Donc oui, vous aviez raison. D’un certain point de vue : c’est bien une œuvre d’art. Pas depuis très longtemps, mais tout de même. D’ailleurs, j’ai bizarrement toujours du mal à me faire à cette idée. Ce serait une œuvre d’art uniquement parce qu’on l’a décidé ? Alors que ce n’était pas précisément conçu pour ? Une œuvre d’art au milieu de nulle part, sans vrai créateur, et sans public non plus. Une œuvre d’art à l’abandon.
« Une œuvre d’art inachevée, aussi. À moins qu’elle ne soit achevée justement parce qu’on a décidé qu’elle était œuvre d’art. Un peu arbitrairement. On la fige comme ça, dans son jus. On se dit que ça y est. Et ce n’est pas comme si on pouvait remettre l’ouvrage sur le métier. D’ailleurs, qui pourrait le faire ? Ceux qui sont inscrits sur la déclaration ? Ou d’autres — et en ce cas, faudra-t-il changer la déclaration ?
« En vérité, il n’y a plus que le temps qui pourra faire son œuvre à présent. Le temps et les éléments. Ça me rend un peu triste. Et pourtant j’aime les marques du temps qui se posent sur les objets. J’ai toujours aimé. Ma montre, par exemple. Voyez : elle a au moins 60 ans ! Toujours la même. Elle ne quitte pas mon poignet, à part pour me laver et dormir. J’en aime chaque rayure, chaque éclat dans le verre, chaque ride, chaque accident.
« Même chose pour la pile de pont : j’en aime chaque détail, chaque défaut, chaque anfractuosité, même et surtout celles dont je ne connais pas l’origine. Celles que je remarque alors que je croyais la connaître par cœur. Ou les nouvelles, qui apparaissent mais qui disparaitront sans doute, ou se fondront bientôt dans la masse : fientes d’oiseau, coulées humides…
« J’avoue, je ne m’y attendais pas : j’étais tellement concentré sur sa protection à tout prix, contre toute destruction, je ne me rendais pas compte que cela revenait aussi à la momifier, à la pétrifier, à la tuer, presque.
« Et si on veut faire revenir un cirque ou un orchestre ? En aura-t-on le droit ?
« Et que se passera-t-il la foudre tombe à nouveau sur elle ? S’il y a un nouvel incendie ? Je sais, je vous vois venir : il n’y a plus rien à brûler, mais ça peut être autre chose : un tremblement de terre ? Un accident d’avion ? Qui sait ?
« Qu’arrivera-t-il alors ? Y aura-t-il un imbécile pour vouloir la restaurer ? et alors, comment ? Dans quel état, à quelle époque ?
« En faire une œuvre d’art, c’était signer son arrêt de mort. C’était en faire son tombeau. S’il ne peut plus rien lui arriver, elle cesse de vivre. C’est la fin. La fin de la pile du pont. Ou tout comme.
« Autant la dynamiter. »



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