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Vendredi 11 septembre

11 septembre 2020

En écrivant

Finalement, ça ne m’était qu’assez rarement arrivé. Peut-être jamais, si j’y réfléchis sérieusement. Expliquons-nous.
Habituellement, lorsque je rédige une fiction — du moins une fiction un peu longue, un tant soit peu ambitieuse, pas une petite historiette ni véritablement une nouvelle —, j’établis en amont un plan, que je peux suivre, ou non, mais qui me permet de savoir à peu près où je vais. Le travail principal consiste ensuite à « écrire » successivement les scènes que j’ai succinctement décrites dans mon plan. Je les développe, je les retravaille — parfois je les réorganise après coup, il m’arrive d’en supprimer certaines qui ne fonctionnent pas, d’en réorienter d’autres, voire d’en rajouter, quand cela est nécessaire.
Le travail d’imagination se fait donc d’ordinaire pour moi avant l’écriture. D’une certaine manière, même si l’image n’est pas très juste (d’autant moins juste dans mon cas qu’elle a déjà été utilisée par et pour des artistes pour lesquels l’image était tout à fait exacte : il paraît ainsi que Chostakovitch avait déjà en tête toutes ses symphonies, avant même d’écrire une note), l’intrigue, le livre existe déjà avant que de me mettre à l’écrire.
En d’autres termes, je n’avais fait l’expérience d’une fiction qui « s’écrit toute seule », qui se raconte d’elle-même. Un phénomène que j’entends souvent décrit par certains écrivains qui affirment que les personnages décident presque d’eux-mêmes de leurs devenirs, comme si l’intrigue les menait par le bout du nez. D’autres parlent d’images ou de scènes qui s’imposent à leur esprit et qu’ils se doivent de retranscrire (c’est le cas d’Hubert Selby Jr, d’après une interview que j’ai entendue de lui récemment). Cette manière de présenter les choses m’a toujours dérangé, d’autant plus quand lesdits artistes prétendent qu’ils n’y sont pour rien, comme si une puissance supérieure s’exprimait au travers d’eux, dont ils ne seraient que les messagers. Des prophètes, en somme. Je ne crois pas, mais alors pas du tout, à cette explication.
Cependant, je suis bien forcé aujourd’hui d’avouer ma surprise, ces derniers mois, en constatant que, à mon tour, je me fais mener par le bout du nez par ce que j’écris, que mes personnages affirment leurs personnalités, prennent soudain leur liberté, font des caprices et racontent ce qui leur passe par la tête. Et je me trouve ainsi à les suivre, à les écouter, à écrire ce que leur fantaisie invente — sans grand souci de vraisemblance dans un premier temps.
C’est ainsi, finalement, qu’ont fonctionné jusqu’ici les trois fictions nées depuis le début de mes Virus Diaries : General Pause, Et on s’habitua et Art Contemporain.
Il me faut cependant démystifier sans attendre cette mécanique qui pourrait paraître surnaturelle. Si je prends un instant le temps de l’analyse, j’ai le sentiment que, plus qu’un processus auto génératif, c’est un bouillonnement d’idées qui se nourrissent et s’appellent les unes les autres. De la même manière que, dès lors qu’on se met à noter ses rêves, on s’en rappelle de mieux en mieux, dès lors qu’on se met à saisir ses idées, celles-ci se bousculent au portillon.
Disons aussi que le format de ces trois fictions s’y prêtent particulièrement : quelque chose de picaresque, de délibérément brouillon dans la chronologie, voire une recherche de l’absurde, de l’échevelé, du délire, de la détente dans cette période si tendue par ailleurs.
Parce qu’il est une autre fiction à laquelle je travaille en ce moment — une promesse faite à tant de monde et que je trouve si complexe à exaucer — où cette facilité d’écriture et ce feu d’artifice des idées me manquent cruellement. Commencée avant le confinement, elle a été élaborée comme auparavant : le plan est là. Reste à l’écrire. Et quelle douleur ! Quelle torture !
Car le défi est de taille : une comédie romantique. Ce qui signifie un ton, un rythme, une légèreté. Je louche beaucoup du côté de Lubitsch, au risque, hélas, de perdre une grande partie du lectorat.



Dernier ajout : 19 septembre. | SPIP

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