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Mercredi 9 septembre

9 septembre 2020

Art contemporain — Chapitre 33

« De notre côté, j’avoue qu’on a fait chou blanc avec notre histoire de parc naturel. D’abord parce que la procédure prend beaucoup de temps. Mais surtout parce que c’est un vrai casse-tête administratif — plus encore qu’on pourrait le penser, et pourtant, je m’étais préparé, croyez-moi. En plus, il faut avoir l’accord, ou du moins l’assentiment, des élus locaux. Et, vous le croirez ou non, mais il y en avait parmi eux qui croyaient encore au pont. À la possibilité d’un pont, un vrai. Pas seulement une pile. Ils étaient persuadés que le projet de notre escroc d’ancien Président de région était encore possible. Oui, oui. Résultat, ils ont tout fait pour nous mettre des bâtons dans les roues. Ben oui : qui dit parc naturel, dit protection du site, et donc bye bye le pont ! Ils ne pouvaient pas accepter ça.
« Donc, pas de parc naturel. C’est alors que mon fils a eu une idée de génie : faire inscrire la pile de pont aux Monuments historiques ! Ça permettait de la protéger elle, mais aussi tout le périmètre alentour, qui recouvre une grande partie des gorges et du plateau. Idée géniale. Mais casse-tête administratif aussi. L’avantage, toutefois, c’est que les élus n’avaient pas leur mot à dire. Les bureaucrates du ministère, en revanche, ça a été autre chose.
« Devant la somme des documents nécessaires pour une simple proposition, on a failli baisser les bras. Et puis on s’est mis au boulot : pour tout ce qui est documentation photo, on avait ce qu’il fallait, mais il a fallu se farcir la description de « l’édifice », sa situation, son histoire, son statut juridique (là, on a encore eu un problème parce que rien n’avait été clairement fait à l’époque de la construction). Après quoi, il fallait quand même les avis d’architectes et conservateurs des monuments historiques. Et là, ça n’a pas été simple. Ils n’avaient pas du tout l’habitude de ça. Ils n’avaient jamais vu un truc pareil, pour la plupart.
« Dans un premier temps, la réponse a été non. Tout net. Une simple lettre, sans aucune motivation ni rien. Une fois calmée l’éruption de frustration, on a quand même appelé pour savoir de quoi il retournait : on nous a baladé d’un service à l’autre, d’un poste à l’autre, jusqu’à ce qu’on tombe enfin, au bout d’une dizaine de jours et de centaines d’appel, sur l’architecte en chef qui avait traité le dossier. En l’occurrence, il était venu jadis en vacances dans la région et connaissait l’histoire, mais il n’avait pas réussi à convaincre ses collègues.
« J’avoue, quand il nous a dit pourquoi notre dossier avait été refusé, on a été un peu surpris, et puis on a bien ri. Le refus reposait sur le fait que la pile de pont n’était que ça, justement, une pile. C’est-à-dire un élément d’un ouvrage d’art inutile et sans valeur esthétique par lui-même. Ça se discute, mais bon. En gros, parce que le pont n’avait jamais été fini, la pile était sans valeur. Ce ne pouvait même pas être une ruine de quelque chose, puisque ce quelque chose n’avait jamais existé. Et, selon le comité, le « vestige » ne témoignait de rien. Rien de significatif sur notre civilisation, sur l’histoire de la pensée ou de l’esthétique.
« Ironique, non ? Et pas complètement faux, à bien y réfléchir. Mais mon fils, lui, n’a pas voulu en démordre. Pas « significative », notre pile de pont ? Sans valeur ? Ah non, alors. Il y est presque plus attaché que moi : après tout, c’est bien à la pile de pont qu’il devait son bonheur de père de famille ! Sans ce truc, nos vies auraient été très différentes, c’est certain, et pas seulement les nôtres.
« Et mon fils a eu un nouveau trait de génie. »



Dernier ajout : 19 septembre. | SPIP

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