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Lundi 7 septembre

7 septembre 2020

Art contemporain — Chapitre 32

« Non, rassurez-vous, je n’avais rien. Rien du tout. Plus de peur que de mal, comme on dit.
« On ne peut pas en dire autant du plateau. Un vrai champ de bataille, alors même que la bataille était seulement pour de faux. Depuis, le temps, le vent et les quelques gouttes de pluie qui tombent encore, ont un peu remodelé le paysage, mais le lendemain, quand je suis revenu, j’ai eu le sentiment de me promener à la surface de la Lune, avec tous ces cratères et cette poussière qui restait suspendue dans l’air dès qu’on posait le pied dessus.
« Non, on ne sait pas vraiment. C’étaient sans doute des cavernes, des grottes, creusés par des ruisseaux souterrains, mais on n’en sait trop rien. Plusieurs hypothèses ont été formulées, mais on n’a jamais réussi à savoir la vérité.
« Il y a même des géologues qui sont venus pour étudier le phénomène, mais ils n’ont pas pu aller au bout. Parce que, entretemps, ça a été le Larzac ici. Ou Notre-Dame-des-Landes, si vous voulez. Une ZAC, quoi. Tous les hippies et autres militants écolo du pays se sont donnés rendez-vous chez nous pour protester contre les exercices militaires dans un site naturel.
« D’ailleurs, ça n’a pas plu beaucoup par ici. D’abord parce que certains se sont demandés ce de quoi se mêlaient tous ces gens venus d’ailleurs. Ensuite parce que, à de très rares exceptions près, ils sont restés soigneusement à l’écart. Ils ne venaient pas au village, ils ne faisaient pas leurs courses chez nous. Bref, ils ont créé comme une communauté parallèle. Déjà qu’on ne s’entendait pas avec ceux du village d’en face, voilà qu’on était trois villages à ne pas se causer. Ça commençait à faire beaucoup. Et ça a duré longtemps.
« Résultat, quand les scientifiques se sont pointés pour essayer de comprendre, tout le monde les a regardés de travers. Les hippies les ont empêché d’accéder au site. Des tas de légendes ont circulé : en réalité, ils étaient missionnés par les entreprises du pétrole (et oui, en ce temps-là, le pétrole était encore une ressource recherchée) ou du nucléaire. On a même parlé d’OVNI et d’aliens… qui expliquaient justement la présence de l’armée ici et que ces prétendus géologues étaient venus disséquer.
« Quand les géologues ont voulu faire des prélèvements, ils s’y sont opposés, s’allongeant en travers des machines. Puis ils ont tout fait pour empêcher les prélèvements de sortir.
« Pendant ce temps-là, avec quelques amis, on s’est dit que ce serait quand même une bonne idée de protéger le site, d’en faire un parc naturel ou quelque chose dans ce goût-là, et j’avais donc pris contact avec des organisations écolos pour ça. Ça a pris beaucoup de temps et ça n’a pas servi à grand-chose.
« Au bout d’un moment, les pauvres chercheurs en ont eu assez. Le jeu n’en valait pas la chandelle. Ils ont tout remballé et sont rentrés chez eux. Et nous… ben… on est restés le bec dans l’eau. D’autres cratères s’ouvriront-ils demain ? Après-demain ? Dans une semaine ? Quand j’irai me promener avec mes petits enfants ? On n’en sait rien. »



Dernier ajout : 19 septembre. | SPIP

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