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Jeudi 3 septembre

3 septembre 2020

Art contemporain — Chapitre 30

« Non, ces trous-là n’en faisaient pas partie. Vous avez raison, on pourrait croire que ce sont les pédales. Ou les plateaux et les pignons. D’ailleurs, ce fameux plasticien qui nous a tant emmerdé (disons le mot) disait toujours qu’il fallait « travailler in situ », tirer profit de l’environnement. Et c’est exactement ce qu’il a fait, non seulement avec la pile du pont, mais aussi avec les arbres, le relief, et tout. Mais ces cratères-là sont apparus plus tard. Il y en a des dizaines et des dizaines alentour, qui crèvent la pierre un peu partout sur le plateau, des deux côtés des gorges.
« Naturels ? Ben… Oui et non. Comment vous expliquer. Nous-mêmes, on n’a pas très bien compris, je vous avouerais. Et les géologues qui sont venus essayer d’expliquer le phénomène n’ont pas trop su non plus.
« Quand j’étais jeune, croyez-moi si vous voulez, il n’y en avait pas un seul. Du moins pas des comme ça. Il y avait bien quelques bassines ça et là, qui se remplissaient d’eau lorsqu’il pleuvait beaucoup — puis se vidaient, on ne sait trop comment, sans doute la pierre est-elle assez poreuse et perméable. On se disait que ce devait être un phénomène d’érosion très ancien, comme on en voit dans pas mal de canyons américains.
« Et puis après l’incendie du cirque, après le départ de l’équipe venu d’Hollywood, comme plus personne ou presque ne s’y intéressait, l’armée s’est dit qu’elle y ferait bien quelques exercices militaires. Pas grand-chose, hein ? Des stages de survie, des simulations de guérilla, vous voyez le genre ? Pour préparer les hommes aux conditions qu’ils pourraient rencontrer dans le désert, au combat. La pile du pont était d’ailleurs bien pratique comme repère, mais aussi comme poste d’observation, pour suivre les opérations, et puis pour les communications bien sûr.
« Les gens du coin était encore trop dégoûtés du fiasco hollywoodien pour s’apercevoir de l’aubaine potentielle que cela représentait. Et l’armée n’a pas non plus fait beaucoup de publicité.
« Je ne vous raconte pas ma surprise lorsque, au détour d’une promenade au fond du ravin, longeant le si mince ruisseau qu’étaient devenus nos rapides, je suis tombé sur une escouade de militaire en camouflage, avec leur barda sur le dos. J’avais dû faire un peu de bruit en marchant sur les galets et ils m’attendaient tous, le fusil braqué sur moi. La peur de ma vie !
« Stupéfait, je me suis pétrifié sur place. Je crois même que j’avais encore un pied en l’air et je n’osais pas le reposer. Mes bras se sont levés tout seul, comme par réflexe acquis d’avoir phagocyté tous ces films de guerre et de gangster.
« Quand ils se sont rendus compte que je ne faisais pas, mais alors pas du tout, partie de leur exercice, ils ont explosé de rire. Enfin, explosé est un bien grand mot : ils ont bien ri, mais sans faire de bruit. Et puis pareil, en chuchotant, ils m’ont expliqué la situation : ils étaient censés être derrière les lignes ennemies et avaient une mission à remplir dans le plus grand silence. »



Dernier ajout : 24 novembre. | SPIP

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