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Mardi 1er septembre

1er septembre 2020

Art contemporain — Chapitre 28

« Tenez, d’ailleurs, le vent se lève.
« Vous entendez ?
« Oui, ici, on entend le vent bien avant de le sentir. Écoutez bien… tendez l’oreille. Ce petit sifflement haut perché, non ? Ne vous en faites pas, bientôt, vous n’entendrez plus que ça.
« Oui, vous avez deviné. C’est bien la pile de pont qui fait ça. Non, elle ne vibre pas. Quand même. Peut-être les jours de grand vent, et encore, j’espère que non ! Les ingénieurs qui l’ont imaginé pensaient réellement que ça deviendrait un pont. Ils n’ont rien laissé au hasard, ils connaissaient leur boulot. Malgré tout ce qui lui est arrivé, la pile est saine et ce n’est pas demain la veille qu’elle tombera !
« Seulement, en plantant tant de fleurs pour son mariage, et en les laissant ensuite pousser à tout va, mon fils et sa femme ont fait chanter le béton ! Ben oui ! Tous les printemps, le premier tiers de la pile bourdonne d’insectes, qui attirent ainsi les oiseaux.
« Vous devriez revenir au printemps prochain, vous verrez : c’est un spectacle magnifique. Ça vole, ça volte et ça virevolte, de toutes les couleurs. Et les chants ! Du matin au soir, les espèces d’oiseaux se succèdent et nous offrent un concert magnifique. Étant moi-même modeste ornithologue à mes heures, j’y passe parfois des journées entières. C’est bien simple, quand quelqu’un du village me cherche et ne me trouve pas, il suffit de venir ici. Neuf fois sur dix, on m’y trouvera. J’enregistre, je prends des photos, je fais jouer mes petits-enfants, je fais la sieste… Ma femme a peur que je veuille être enterré ici, et qu’elle soit obligé de m’y suivre. Elle n’est pas obligée, pourtant !
« Mais je digresse : quand les oiseaux ont compris que la pile du pont pouvait leur servir de garde-manger, ils ont commencé à farfouiller dans les petites mottes de terre et d’humus et ont fini par attaquer le béton avec leurs becs pour chercher les larves et autres petits morceaux de mouche ou de vermisseau. C’est ainsi qu’au fil des années sont apparues de multiples microfissures qui sont autant de petites flûtes qui se mettent à siffler et à chanter quand le vent se met à souffler. Selon la direction et la force, c’est une petite harmonie qui s’élève.
« Vous entendez ? Ça forcit déjà et on entend déjà plus distinctement le sifflement. Mon fils, qui a l’oreille absolue, me dit que, quand le vent est au sud comme aujourd’hui, ça commence par un Do bémol, puis il y a un Fa dièse au-dessus et un La un peu trop bas en dessous.
« Rigolo, non ? Avec les chants d’oiseau, c’est une véritable petite symphonie. Que dis-je, un concerto grosso ! J’ai même suggéré au maire de relancer notre festival de musique, en invitant un compositeur pour voir ce qu’il pourrait faire, mais ça n’intéresse plus personne tout ça à présent. À part moi, il n’y a plus grand monde qui s’intéresse à cette pile de pont. Les gens évitent même d’en parler. Trop de mauvais souvenirs. Mais pas moi. »



Dernier ajout : 27 octobre. | SPIP

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