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Vendredi 7 août

7 août 2020

Art contemporain — Chapitre 27

« Tenez, je vais vous montrer, venez avec moi. Vous voyez comme ça change ? Je ne m’en lasse pas. Et selon que le ciel est nuageux ou pas, que le soleil est haut ou bas dans le ciel, selon la saison aussi, il a fait des photos à couper le souffle.
« Ça ? Non, c’était déjà là quand avant le tournage. Comme je vous ai dit, l’équipe a fait un travail remarquable, très efficace : ils ont tout remis exactement dans l’état où ils l’ont trouvé, et donc cette drôle d’antenne, qui semble tout droit sortir d’un space opera, ben non, c’était déjà là avant. Ça a certainement joué, d’ailleurs, dans leur décision de venir ici : c’est comme si ce décor avait été conçu pour le film. Dommage qu’ils ne l’aient jamais terminé et que ce ne soit jamais sorti. Je suis sûr que ça aurait fait un tabac. Mais bon, le film devait être maudit depuis le début. Vous savez, le réalisateur, c’est celui qui n’arrive jamais vraiment à monter ses films comme il le voudrait, et quand il y arrive, il n’arrive pas à le sortir, son producteur le bloque toujours. Y a même des documentaires sur ses avanies !
« Bref, non ce truc-là, c’est effectivement une antenne de télécommunication. Une technologie qui devait révolutionner les télécommunications parce que ça n’émettait rien du tout, ça utilisait la lumière du soleil (le jour) et des étoiles (la nuit) comme porteuse pour établir les communications — ne me demandez pas comment ça marchait, je n’avais jamais bien compris.
« Le fait est que ça n’a jamais pris. Encore un de nos ingénieurs qui a eu une super idée impraticable. On est des spécialistes du domaine, dans notre pays, vous savez, des spécialistes de ces technologies révolutionnaires mais qui ne marchent pas. Ou qui marchent mais pas aussi bien que celles des autres. Ou alors qui marchent mieux que toutes les autres, mais ceux qui sont chargés de son déploiement sont des branques et se prennent le pied dans le tapis. Ce qui ne nous empêche pas d’en être super fier. Mais la fierté ne dure pas. On oublie rapidement. Jusqu’à la prochaine fois.
« Cette antenne est le vestige d’une de ces impasses technologiques. Ils l’avaient installé là pour tester la chose dans la région. Ce qui était une idée tout à la fois excellente et incroyablement mauvaise. Excellente parce que, effectivement, on l’a testée et ça marchait super bien — ce qui était fabuleux, c’est que ça marchait avec tous les téléphones et ordinateurs, on n’avait même pas besoin d’en racheter d’autres pour qu’ils soient compatibles : vous imaginez les économies qu’on aurait fait si ça avait marché ? Très mauvaise parce que… Ben parce qu’il n’y a personne par ici, et que les rares personnes qui restent utilisent très peu les réseaux. C’est un peu comme si on testait un médicament uniquement sur des gens en bonne santé : ça ne prouve pas grand-chose.
« Des millions y sont passés — on se demande encore aujourd’hui si ce n’était pas encore un coup de nos politiciens… Non, pas notre ministre-président : il était déjà en fuite à l’époque, mais un de ses successeurs et anciens affidés, sans doute. On a eu beaucoup de mal à se sortir de cette dynastie. Pas sûr qu’on en soit sorti d’ailleurs.
« Aujourd’hui, il ne reste plus que ça : cette étrange antenne incrustée le béton. Ils n’ont même pas voulu la faire au sommet de la pile — ce qui, avouez-le, aurait sans doute été mieux puisqu’on aurait gagné en portée, surtout que l’antenne devait tourner sur elle-même à grande vitesse, pour recharger ses batteries grâce au vent quand il n’y avait pas de soleil (et vice versa). Aujourd’hui ça rouille là-haut, et ça grince les jours de grands vents. »



Dernier ajout : 18 septembre. | SPIP

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