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Jeudi 6 août

6 août 2020

Art contemporain — Chapitre 26

« Quant à mon fils et à sa nouvelle copine, ils sont rentrés à la maison. Je ne me souviens pas s’ils ont attendu l’enterrement ou s’ils ont appris la nouvelle en chemin. Pour nous, ça a été une grosse surprise. On ne savait rien, la presse n’avait pas encore parlé du suicide — ou alors, ça nous avait échappé, ce qui est très possible — et ils ne nous avaient pas prévenus non plus.
« Ils sont arrivés ensemble. Ils n’en avaient plus rien à faire, ni l’un ni l’autre, du qu’en-dira-t-on et des rumeurs, du conflit larvé entre les deux côtés du canyon. Leur amour était trop fort. Ils avaient du bonheur en retard. Dès qu’ils sont arrivés, ils nous ont annoncé qu’ils allaient se marier.
« Pour marquer le coup, ils se sont mariés au pied de la pile du pont. Ils ont tout aménagé, c’était superbe : pour la cérémonie, qui se passait directement au-dessous, ils ont replanté des arbres et des arbustes tout autour. Ce sont eux aussi qui ont eu l’idée de ces plantes grimpantes que vous voyez là, elles ont bien poussé depuis, au moins autant que leur famille (j’ai trois petits enfants grâce à eux, deux garçons, une fille, je les adore). Il y avait aussi tout plein de fleurs qui semblaient jaillir de tous les interstices et anfractuosités du béton.
« Les potes de mon fils ont ressortis leurs instruments de musique, c’était très joyeux, et puis on a mangé là, tout autour. On a tout cuit sur place, sur un grand feu au-dessus duquel les jeunes se sont amusés à sauter lorsque la nuit est venue.
« Faire ça là, à mi-chemin entre chez nous et le plateau, ça a aussi contribué à réconcilier tout le monde, je crois. On s’est retrouvés, et on a découverts que plus personne, d’un côté comme de l’autre, n’avait plus la moindre idée de pourquoi on se disputait depuis si longtemps. Le tournage du film n’a certes pas aidé à relancer l’activité économique, mais il a apaisé la situation. C’est toujours ça de pris, non ?
« Il y a bien quelques paparazzi qui sont venus, croyant surfer sur la vague du suicide hollywoodien. C’était comique : ils ont essayé de se cacher pour prendre des clichés, on aurait cru des snipers. Mais où voulez-vous vous cacher ici ? Après l’incendie, il n’y avait plus aucune cachette valable ! On les a repérés tout de suite. Au début, on voulait leur botter les fesses, mais les mariés se sont rapidement interposés et les ont invités à se joindre à nous, et très vite, ils ont tout oublié. Mon fils leur a proposé de faire un tour en haut de la pile. Il les a emmenés et ils ont été soufflés par la force de nos paysages. Je crois que l’un d’eux s’est reconverti depuis à la photo d’art, d’ailleurs. Sa première expo a été consacrée à notre pile de pont, qu’il avait photographié sous toutes ses coutures, sous tous les angles et à toutes les distances — à mesure qu’il photographiait, ses clichés devenaient de plus en plus détachés, abstraits, hors du temps.
« Là, peut-être, on peut parler d’art contemporain, mais plutôt dans son regard de photographe, vous voyez ? Pas vraiment par l’objet lui-même. »



Dernier ajout : 4 décembre. | SPIP

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