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Mardi 4 août

4 août 2020

Art contemporain — Chapitre 24

« Ce que tout le monde ignorait, même moi, c’est que la jeune médecin et mon fils avaient été amoureux l’un de l’autre au lycée. Je ne sais même pas s’ils étaient chacun au courant des sentiments de l’autre à l’époque.
« Vous vous souvenez de notre président de région ? Parmi les grandes avancées qu’il a voulu impulser sur le territoire, il y a eu cet immense lycée qu’il a construit un peu plus haut dans la vallée. Un projet pharaonique, dont l’objectif était de créer un centre d’excellent multidisciplinaire : toutes les options, toutes les matières, tous les métiers devaient y être enseignées, au plus haut niveau. Pendant son passage au ministère de l’éducation nationale, il avait pesé de tout son poids pour y faire muter les meilleurs pédagogues. Histoire de drainer tous les jeunes, il avait dans le même temps lancé un programme de réhabilitation des autres établissements du coin. Résultat, pendant, peut-être cinq ou dix ans, il n’y avait plus qu’un lycée d’ouvert : le sien. Ce qui fait que les jeunes du plateau et les nôtres ont dû cohabiter. Le problème, c’est que, les premières années, ça a déclenché des bagarres entre les bandes rivales. Le premier proviseur, qui avait été nommé par notre président, a donc été viré par le ministre suivant et remplacé par un autre, beaucoup moins ambitieux, qui a préféré une forme de ségrégation au sein de l’établissement : les jeunes du plateau et les nôtres étaient mis dans des classes distinctes. Ils pouvaient certes se croiser encore dans les petits effectifs des options peu prisées, mais les parents sont rapidement arrivés à un accord tacite pour se répartir les options.
« Toujours est-il que c’est à cette époque là que mon fils y a passé son bac. Même chose pour la médecin. Ils étaient dans le même niveau, et ils avaient même partagé deux options : que voulez-vous, ils étaient tous deux passionnés de civilisations précolombiennes et d’archéologie du climat polaire. C’était une de ces passions adolescentes, de deux jeunes gens timides, qui n’ont jamais osé passer le pas. Je ne sais même pas s’ils se sont adressés la parole à cette époque en dehors des cours. Ce qui ne les empêchait pas de se consumer l’un pour l’autre. Ils n’en ont rien dit non plus à leurs amis, qui les auraient immédiatement stigmatisés pour être allé chercher l’amour dans l’autre camp. Ça ne se faisait pas. Et les jeunes peuvent être cruels entre eux parfois.
« Espéraient-ils secrètement se revoir à Los Angeles ? Est-ce pour cela qu’ils sont partis ? C’est possible. Le fait est qu’ils sont partis. Mais ils ne se sont pas fréquentés pour autant. Pas tout de suite du moins. Les premiers mois, ils les ont passés chacun avec sa chacune et vice versa, vivant une vie de pacha à laquelle ils n’avaient jamais osé rêver, ni l’un ni l’autre.
« Je crois pourtant qu’une forme d’ennui, de lassitude, s’est installée. Ils n’ont pas réussi à s’intégrer, à se rendre utile. Elle a bien essayé de pratiquer la médecine d’urgence, mais ça a été un casse-tête administratif pas possible. Elle a aussi essayé la recherche mais, là encore, ça n’a pas fonctionné, elle n’a pas trouvé l’environnement adéquat. Quant à mon fils, je crois que le grand air, les grands espaces, lui manquaient. Dans les premiers temps, il a réussi à convaincre sa star de copine de l’accompagner dans des randonnées dans le Yosemite, mais ses engagements, bientôt, l’en ont empêchée.
« C’est finalement sur le lieu de leur passion adolescente qu’ils se sont retrouvés. »



Dernier ajout : 18 septembre. | SPIP

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