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Jeudi 30 juillet

30 juillet 2020

Art contemporain — Chapitre 21

« Mais j’anticipe. Vous allez comprendre.
« Tant bien que mal, le tournage a repris dès le lendemain. Seulement, dans son état, les cascades étaient plus longues à réaliser — parce qu’il tenait absolument à les faire lui-même, dans la mesure du possible. Ça a fatigué tout le monde : le soleil tapait tellement, vous comprenez. Alors passer des heures à faire et refaire toujours la même scène parce que l’acteur principal n’a pas des réflexes aussi affutés qu’il le faudrait… Et que pourtant il s’entête. L’ambiance a commencé à s’envenimer.
« Pendant ce temps, sa co-star, qui ne figurait pas dans les scènes en question, filait son parfait amour avec mon fils. On les voyait partout, bras dessus, bras dessous. Et ça, ça n’arrangeait pas les choses. Parce que les tabloïds avaient vu au moins pour la moitié de l’histoire : lui en pinçait bien pour elle. Mais pas le contraire. Donc de la voir si heureuse avec un type sorti de nulle part comme ça, ça le rendait encore plus malade qu’il ne l’était déjà.
« Et puis est arrivé le jour où il devait monter sur la pile du pont. Je ne sais plus pourquoi, mais il devait tourner je ne sais quelle cascade là-dessus : se battre avec des méchant, suspendu dans le vide, ou contre ses démons, je ne sais plus.
« Pour une fois, tout allait bien. Dans la nuit, ils avaient installé la nacelle à la bonne hauteur, une centaine de mètres de mètres au-dessus. La nacelle est en plus équipée d’un treuil pour faire monter et descendre les acteurs plus rapidement. Arrivés à l’aube, ils ont tourné des images magnifiques de lever de soleil — avec un éclat vert au milieu, splendide. Puis ils ont hissé l’acteur principal qui était censé avoir passé la nuit entre ciel et terre. Ils l’ont installé sur une espèce de petit brancard qui semblait flotter là comme par magie — à l’image, en tout cas, on ne voyait pas comme ça pouvait tenir, ça donnait vraiment quelque chose de magique.
« Au début, on n’a pas su ce qui se passait vraiment. Dans le scénario, son personnage était censé se réveiller d’un cauchemar atroce, comme si les tortures qu’il rêvait était réelles. Alors, vous comprenez, quand on l’a entendu hurler de douleurs, c’était captivant, hypnotisant, déchirant, mais on pensait simplement qu’il était touché par la grâce, et jouait comme un dieu.
« On ne pouvait pas imaginer qu’il avait vraiment mal.
« On n’a vraiment compris que quand il a arrêté de hurler un moment et qu’on attendu le bourdonnement : comme un vrombissement assourdi et furieux. On avait dérangé un nid d’abeilles.
« C’est alors que je me suis souvenu des ruches. Ben oui, les ruches. Un peu après la fusillade, vous voyez, on avait remarqué que des abeilles s’étaient installés à intervalles irréguliers, en gros dans le premier tiers de la pile. Elles se nourrissaient des fleurs alentours, des arbustes et autres petites plantes dans le canyon. On avait découvert ça lors d’une des ascensions estivales par les bacheliers et l’un de mes anciens camarades de classe, un original, avait d’ailleurs pris l’habitude de grimper de temps en temps pour récoler le miel. C’était le « Miel de la pile ». Excellent. Ça faisait partie des produits locaux qu’on vendait dans les gargotes au pied de la pile. Ça ajoutait au pittoresque, vous voyez ?
« Après l’incendie, il était remonté pour voir et il n’avait pu que constater les dégâts : enfumées, les abeilles étaient sans doute tombées dans le brasier, quand le nid n’avait pas tout simplement brûlé. Un vrai désastre. On pensait qu’elles étaient toutes mortes. On avait tort. Apparemment, il en restait un nid. Il était assez haut et avait donc sans doute été protégé des flammes. Et puis on n’avait pas pensé à vérifier jusqu’à cette altitude. C’était pourtant exactement à sa hauteur qu’on s’était arrêtés pour tourner ce jour-là.
« Le pauvre acteur était couvert de piqures, tout boursouflé. Il avait perdu tout son sex-appeal. On pouvait voir des dizaines de points noirs sur son visage et sur ses mains : tous les dards que ces pauvres abeilles avaient abandonné dans sa peau pour sauver la leur. »



Dernier ajout : 30 octobre. | SPIP

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