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Mardi 28 juillet

28 juillet 2020

Art contemporain — Chapitre 19

« Ce qui nous a le plus étonnés, c’est elle. On l’imaginait pas du tout comme ça. Mais alors pas du tout. Dès son arrivée, elle s’est promenée partout dans la région, toute seule, habillée comme n’importe quelle jeune du coin. Fallait vraiment passer à côté pour s’apercevoir que c’était bien elle. Elle a écumé tous les restaurants et les bars du coin, elle a goûté toutes nos spécialités ou presque, et elle en connaissait un rayon en vin ! Quand elle est arrivée, elle était presque bilingue — je crois qu’elle avait appris quand elle était petite — et elle l’était complètement au bout de quelques jours. Elle était le contre-exemple parfait de ces amerloques dont je vous parlais qui confondent systématiquement le masculin et le féminin. Et puis la grande classe. Jamais on n’avait l’impression d’avoir affaire à une star internationale.
« Comme elle se baladait toute seule, mais qu’elle était quand même d’une naturel assez sociable, elle s’est rapidement liée avec ceux qu’elle croisait, c’est-à-dire nous autres. Bien sûr, elle a rapidement été prise pendant les journées : après tout, elle était là avant tout pour tourner son film. Mais dès que la caméra arrêtait de tourner, elle revenait parmi nous, c’était notre ami. Pas arrogante, pas snob pour deux sous. Sympa, quoi. Exactement celle dont on tombe tous amoureux sur l’écran, vous voyez. Même si, au cinéma, on reste inconsciemment convaincus qu’elle est cette inaccessible étoile, on se dit qu’on pourrait quand même très bien la croiser un jour, et boire un coup avec elle.
« Et on a raison : c’est exactement comme ça qu’elle est. Bien sûr, rapidement, elle a commencé à trainer avec des jeunes de son âge. J’en sais quelque chose : mon fils avait exactement le même âge qu’elle, et elle a rapidement intégré à son groupe d’amis. Elle les retrouvait le soir, ils refaisaient le monde ensemble — elle qui était déjà au sommet de son art, trouvait-elle quelque chose de rafraichissant à vivre une jeunesse normale ? Ils l’ont emmenée faire de la varappe dans le canyon, ils l’ont même fait grimper la pile du pont, avant que l’équipe de tournage ne l’accapare — la pile, hein, pas la star.
« Au bout d’une semaine, on était tous amoureux d’elle. Encore plus qu’avant je veux dire. Mais celle qui était la plus amoureuse, c’était elle, en vérité. Amoureuse de mon fils. Oui, oui : de mon fils, vous avez bien entendu. Je ne sais pas s’il lui avait tapé dans l’œil dès sa descente d’avion ou si c’était le fait de passer tant de temps avec lui, à discuter de choses et d’autres, peut-être les deux.
« Lui, il avait des étoiles dans les yeux. Était-il vraiment amoureux à ce moment-là ? Peut-être. Il le croyait sans doute lui-même — ce qui, regardons les choses en face, revient presque au même. Je pense surtout qu’il n’en revenait pas. Il ne devait pas être malheureux, oh non, pas du tout. Mais je pense qu’il s’est laissé faire. Ce n’est sans doute pas lui qui a initié la chose. Et puis il s’est abandonné. Ses copains et copines devaient lui faire bien sentir sa chance, il devait se sentir obligé de la saisir, et il s’était certainement convaincu que tout cela venait de lui.
« Bref, selon toute vraisemblance, ces deux-là filaient une parfaite idylle. »



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