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Jeudi 23 juillet

23 juillet 2020

Art contemporain — Chapitre 16

« Ça a pris un peu de temps. Ce n’est pas comme si une équipe de cinéma au grand complet avait, d’un coup, débarqué dans la région, remplissant les quelques hôtels et restaurants encore ouverts, et monopolisant l’attention de tous. Non, évidemment. Ça ne peut pas se passer comme ça. Je ne connais pas grand-chose au cinéma, mais je sais qu’un film ne nait pas aussi vite. Surtout un film hollywoodien.
« D’abord, le producteur est venu seul. J’imagine qu’il avait dans la tête ce scénario qu’il avait lu et qu’il voulait produire à moindre coût, mais en profitant quand même de tous les avantages de la région et du pays — et ils étaient nombreux : compétences, infrastructures, fiscalités… Combien de films étrangers ont été réalisés chez nous pendant ces années là ?
« Et puis ce paysage, bien sûr.
« Quelques semaines après l’incendie, un jour que je revenais d’une petite randonnée dans le canyon avec ma petite fille, j’ai croisé ce type bien habillé, élégant et tout, et avec en même temps un je ne sais quoi de relaxé, de détendu, de négligé. J’aurais presque pu dire snob, mais ce n’était pas ça non plus car il avait l’air intéressé par tout plein de petites choses. En même temps, il suait comme un âne sous son costard cravate, ça gâchait un peu le portrait.
« En nous voyant arrivé, il est venu vers nous. Je pensais qu’il s’était perdu, j’allais lui proposer de le raccompagner à la ville, mais non. Il a commencé à me parler, dans un français fluide, mâtiné d’un fort accent américain — et puis, vous savez, avec cette vilaine habitude qu’ont les anglo-saxons de confondre systématiquement féminin et masculin, c’est comme s’il le faisait exprès. Il avait l’air très intéressé par la pile du pont. Je pense qu’il était au courant de l’incendie, parce qu’il ne m’a pas posé la question.
« Il était venu seul et il m’a demandé de quoi il s’agissait. Un peu comme vous. Et puis, un peu comme à vous, je lui ai raconté ce que je savais, toutes ces histoires. Ça avait l’air de l’intéresser. Il m’écoutait attentivement, en hochant la tête de temps en temps.
« Mais pendant que je lui racontais tout ça comme ça, j’ai bien vu qu’il y avait autre chose. Je n’arrivais pas à savoir quoi. Il cachait bien son jeu. Il ne voulait pas en dire trop. Peut-être pour ne pas donner de faux espoir. Ou, au contraire, pour éviter qu’on essaie le convaincre de quoi que ce soit. Qu’on lui force la main.
« Finalement, j’ai eu l’impression qu’il n’avait plus de question. Il y a eu un moment de silence. J’étais un peu gêné. Ma petite fille courait de droite et de gauche en s’inventant je ne sais quelles histoires de pirates dans le désert. On était là, tous les deux, à la regarder courir. Je ne savais pas trop quoi dire. J’ai jamais aimé les silences comme ça. En tout cas avec les gens que je ne connais pas. Ça me met mal à l’aise. Alors je lui ai demandé où il logeait. Il ne m’a pas répondu. Il a seulement dit qu’il devait partir assez vite, mais qu’il reviendrait sans doute.
« Comme je ne voyais pas de voiture ni rien, je lui ai proposé de le raccompagner — mais il m’a dit simplement « No, thank you », en anglais dans le texte et il est parti.
« L’instant d’après, je l’ai vu s’arrêter, comme hésiter, puis se reprendre. Il est revenu vers moi, m’a demandé s’il pouvait avoir mon nom et mon numéro de téléphone. Je les lui ai donnés et il est reparti.
« Un peu plus tard, alors qu’on s’était remis en route avec ma petite-fille, j’ai vu au loin sur la route un nuage de poussière, comme une voiture qui s’arrête, fait demi-tour et repart. »



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