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Mercredi 22 juillet

22 juillet 2020

Art contemporain — Chapitre 15

« Autant vous dire que c’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Les gens du coin ont commencé à vraiment désespérer. Les jeunes sont partis. En nombre. Vers les grandes villes, à l’étranger… Faut avouer que ça faisait un moment que les choses n’allaient pas pour le mieux. Sans les touristes, il n’y avait plus de boulot. L’usine de peinture tournait à plein, mais les besoins en main-d’œuvre étaient réduits et les labos, où bossaient les chimistes, avaient été relocalisés depuis quelques années déjà à la grande ville, au sein d’un campus universitaire. Quant aux agriculteurs, il en restait bien un ou deux, mais, avec l’augmentation des températures et l’assèchement de la rivière, l’irrigation devenait quasi impossible, les rendements sans intérêt. Les seuls qui faisaient encore un peu fortune, à l’époque, c’était les dealers. C’était débectant : après l’histoire de la fusillade, la pègre de la côte avait repris en main le petit marché qui florissait alors chez nous grâce aux touristes. Mais sans les touristes, leurs allers-retours entre la côte et chez nous sont rapidement ont perdu leur intérêt. Et les quelques drogués que nous avions encore se sont sevrés d’eux-mêmes, parce qu’il n’avait plus nulle part où acheter leur camelote.
« Il n’est bientôt resté quasiment que les vieux ou les presque vieux, comme moi. Et quelques glandeurs qui avaient cessé de rêver. C’est pourtant à ce moment-là que le rêve est venu à nous.
« L’industrie du rêve, tout du moins : oui, oui, le cinéma. Et pas n’importe quel cinéma : Hollywood. Encore une histoire de fou, qui a commencé par un hasard. Un malentendu. Une télécommande qui marchait mal. Ou pas du tout. Peut-être que les piles étaient à plat, on ne sait pas. C’était pourtant dans un grand palace de la côte, pendant le festival du film, vous savez ?
« La télécommande en question télécommandait la télévision dans la chambre d’un grand producteur hollywoodien, et il n’arrivait pas à changer de chaîne. C’est comme ça que sa télé est restée bloquée sur les infos régionales, qui, après le festival et quelques autres mondanités plus ou moins politiques, avaient fait un gros sujet sur notre incendie.
« Faut dire, l’équipe télé avait pu embarquer dans l’hélico des pompiers et les images étaient impressionnantes, saisissantes. Inoubliables même : je m’en souviens encore, c’est vous dire ! Le producteur, lui, a tout de suite fait le rapprochement avec un film qu’il devait tourner, et pour lequel il cherchait encore un décor. Un décor si possible pas trop cher.
« C’était un film de science-fiction, une aventure dans un monde post-apocalyptique. Un mélange entre Mad Max et La Planète des Singes, mais avec des aspirations philosophiques à la 2001 l’Odyssée de l’Espace. Pour lui, ce truc bizarre au milieu de nulle part était un présent béni des Dieux. Surtout au milieu de ce paysage carbonisé et désertique, avec le canyon juste à côté. Il ne pouvait rêver mieux. »



Dernier ajout : 12 août. | SPIP

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