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Lundi 13 juillet

13 juillet 2020

Art contemporain — Chapitre 10

« Ah, vous voulez parler de cette branche du V qui est cassée, tout là-haut, et qui pend comme de désespoir ? Si c’était effectivement une sculpture, quelle symbolique, non ? Oui, je sais, mais non : ce n’est ni la fusillade, ni les coups donnés dans le béton pour dégager le cadavre qui ont fait ça. C’est arrivé quelques années après. Même si on peut dire que c’est lié. En partie.
« Cet été-là, entre la fusillade, l’enquête et le chantier du beauf, le tourisme en a pris un coup. Ça ne s’est pas arrangé les années suivantes : avec l’augmentation générale des températures, la rivière s’asséchait de plus en plus tôt dans l’année. Les rapides se firent petit filet d’eau qui disparut bientôt, et les touristes d’eau-vive avec. Bref, mis à part la désormais traditionnelle fête du bac, les lieux étaient la plupart du temps déserts. Tout le monde en souffrait dans le coin. La Présidence était passée dans d’autres mains, qui privilégiaient l’autre bout de la région. On dépérissait, c’était terrible.
« Un peu comme les arbres, qui tentent une dernière poussée, une dernière floraison spectaculaire, pour survivre à de nouvelles conditions climatiques hostiles, le syndicat d’initiative a décidé de mettre le paquet sur d’autres animations, pour faire revenir les gens.
« Parmi tout ce qu’ils ont imaginé, ils ont organisé en plein milieu de l’été un grand festival de son et lumière dans le canyon, avec la pile de pont comme point de tir du feu d’artifice. Ça a super bien marché. Non seulement les touristes se sont déplacés, faisant parfois le déplacement des grandes villes alentours, mais les locaux sont venus aussi. Un immense succès. On ne s’y attendait pas.
« Sauf que les moyens n’étaient pas à la hauteur des ambitions. Avec le budget qu’ils avaient, ils n’ont pu engager que des artificiers de seconde zone. Ils étaient moins chers, mais c’étaient des branques. Des vrais nazes, y a pas d’autres mots. Ils ont préparé ça comme des sagouins : ils ont mal calculé les charges, mal estimé la synchronisation. Que de l’à-peu-près, mais avec des idées grandioses.
« Je m’en souviens comme si c’était hier : il devait y avoir bien quarante ou cinquante mille personnes répartis entre ce côté-ci et l’autre, une scène avec un orchestre tout entier et des chœurs du coin. La télé est même venue pour immortaliser le moment. On voulait vraiment marquer le coup !
« Malheureusement, l’orchestre avait tout juste commencé qu’on a entendu d’énormes détonations. Ça venait d’en haut. Il y a eu un moment d’hésitation, mais on a vite compris : la pile du pont était en train de nous péter à la figure.
« Vous imaginez la scène : c’était la panique. L’essentiel du public était assez éloigné de la pile, donc on a fort heureusement échappé à de trop gros mouvements de masse. Personne n’a été piétiné, il n’y a pas eu trop de problèmes de ce côté. Mais plus près de la pile, tout le monde s’est mis à fuir en tous sens. Quand j’y repense, c’était presque comique : tous ces musiciens avec leurs instruments, ces choristes en queue de pie, qui couraient dans la pinède. On a eu peur pour les artificiers, bien sûr : ils avaient installé une nacelle de contrôle à mi-hauteur. Heureusement, tout s’est bien passé pour eu aussi. Mais les explosifs du feu d’artifice avaient défoncé une branche du V, qui pendouillait comme ça au bout de sa structure d’acier.
« Les jours suivant, on a eu peur que ça nous tombe dessus. Mais ça n’a plus bougé. Faut croire que le beauf avait quand même fait un bon boulot sur la résistance des matériaux ! »



Dernier ajout : 12 août. | SPIP

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