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Vendredi 10 juillet

10 juillet 2020

Art contemporain — Chapitre 8

« Peu à peu, les journalistes ont fait leurs boulots, et on a commencé à comprendre. Pas étonnant que le nom du type me paraissait familier : il avait fait la Une des journaux pendant plusieurs semaines. À peu près à l’époque du lancement de la construction.
« Il trempait dans une histoire louche de corruption politicarde et il avait disparu quelques jours avant sa convocation devant les juges. À l’époque, ça avait fait grand bruit. Tout le monde pensait qu’il avait pris la fuite, qu’il s’était réfugié dans je ne sais quel paradis et vivait une vie de pacha avec tout l’argent détourné. En son absence, et tous les indices pointant vers lui, la justice avait rapidement abandonné l’affaire : on avait parlé un moment d’un procès par contumace, et puis même ça avait été oublié.
« Sans doute pour ne pas embarrassé le président de région. Parce que c’était son beau-frère, au président de région. Oui, oui, le même président de région qui avait lancé la construction du pont ! Son beau-frère, parfaitement ! Enfin, son ex-beau-frère, puisqu’il était en procédure de divorce d’avec sa femme. Mais ça, on ne l’avait découvert qu’après coup.
« Voyant dans cette macabre découverte une occasion de vendre leurs feuilles de choux, des dizaines de journalistes se sont mis en tête de boucler l’enquête laissée en suspens, plusieurs dizaines d’années plus tôt. Malgré le temps passé, pas mal de choses sont ressorties : les différents acteurs de l’affaire, voyant que celle-ci s’était éteinte d’elle-même, n’avait pas été aussi scrupuleux qu’ils auraient dû l’être dans le brouillage des pistes et l’élimination des indices.
« Vous vous souvenez, je vous avais dit que le président de région avait décidé de poser la première pierre du pont pour lancer sa campagne de réélection. C’était aussi pour éclipser une autre affaire qui menaçait de sortir : une enquête en corruption et détournement d’agent public qui le menaçait directement. Les soupçons avaient été soulevés par l’avocat de sa femme, dans le cadre de la procédure divorce. En faisant l’inventaire de ses biens, ils étaient tombés sur des irrégularités, d’étranges transferts de fonds vers l’étranger, vers des paradis fiscaux, qu’ils avaient fait passer aux enquêteurs de la brigade financière.
« Bref, le scandale n’était pas loin et notre président de région avait tout fait pour étouffer l’affaire. Y compris zigouiller son beau-frère, qui devait en réalité témoigner contre lui, et lui faire porter le chapeau.
« Sa femme ? Je crois qu’elle a signé un accord de non-divulgation en échange d’une partie du magot.
« Apparemment, le président lui-même avait non seulement commandité le meurtre, mais il l’avait aussi supervisé. Un de ses hommes de main, pétri de remords, révéla le pot-au-rose : c’était bien le Président lui-même qui avait suggéré de se débarrasser de l’encombrant en le jetant dans une cuve de béton encore liquide. Un complice lui avait demandé si ça ne poserait pas un problème, pour le pont. Le président de région avait répondu que, de toute façon, ce pont ne verrait jamais vraiment le jour. Ce n’était qu’une astuce pour être réélu.
« Qui ? Le Président ? Non, pas du tout. Il n’a même jamais été inquiété : il était mort quelques jours à peine avant la fusillade ! Le crime parfait… »



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