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Jeudi 9 juillet

9 juillet 2020

Art contemporain — Chapitre 7

« L’enquête s’est alors complètement transformée. Après avoir fait un premier prélèvement ADN, la police scientifique a fait appel à des échafaudeurs, des maçons, et même des archéologues, pour l’aider à excaver ce qui se cachait dans le béton sans l’endommager. Je me souviens avoir longuement discuté avec une archéologue spécialisée dans le néolithique : sa direction lui avait donné l’ordre de venir, séance tenante, elle avait tout laissé en plan — pour une fois qu’il y a une urgence dans mon travail, qu’elle disait ! Ça la changeait du tout au tout par rapport à son quotidien. En plus, les restes étaient parfaitement conservés ! On aurait dit un processus de momification d’après elle : en séchant, le béton avait toute l’eau des restes humains, et en les mettant à l’abri de la lumière et des intempéries, il leur avait fourni le milieu idéal pour une conservation prolongée. Elle disait que, après le grand froid des glaciers ou des pôles, c’était sans doute le deuxième meilleur mode de conservation de matière organique.
« Enfin bref, ils ont installé une espèce de nacelle, suspendue dans les airs, et ont commencé leur travail de fourmi. L’idée était plutôt de décrocher tout un bloc pour dégager les restes plus aisément à terre.
« Oui, vous avez raison. Et ils s’en sont inquiétés eux aussi. Quand ils ont vu que les restes étaient étendus sur près de deux mètres, ils ont fait appel à des ingénieurs spécialisés dans la résistance des matériaux : un peu comme des bûcherons qui entament un tronc, ils craignaient que le haut de la pile ne tombe. Les ingénieurs les ont rassurés : la pile était prévue pour supporter le poids du tablier du pont, donc pas de problème. Après tout, à cet endroit-là, elle faisait encore bien 20 mètres de large. Donc deux mètres en moins, ça le faisait.
« Deux mètres, oui, à peu près. Vous avez deviné : c’était bien un cadavre ! Intact. Apparemment, il n’y avait pas signe de bagarre ou rien du tout. La cause du décès était la plus simple qu’on puisse imaginer : l’asphyxie. Il s’était noyé dans le béton encore liquide
« Mais comment ? Était-il tombé dedans ? Était-ce un ouvrier maladroit de l’usine ? Mais alors comment se faisait-il qu’on n’en avait rien su ? Un accident comme ça, ça en passe pas inaperçu, non ?
« Vous n’imaginez pas ce qu’on a pu jaser, les théories abracadabrantesques qu’on échafaudait, les hypothèses les plus folles. En plus on était toujours les derniers informés. Tout se passait dans les laboratoires de la police scientifique de la ville et on a mis pas mal de temps, rien qu’à savoir qui c’était.
« Et puis on a su. Et, sur le coup, ça ne nous a pas beaucoup avancé. Non, ce n’était pas un ouvrier. C’est bizarre, le nom ne nous revenait pas, mais il nous était familier quand même. Moi-même, j’avais le sentiment de l’avoir toujours connu. Vous savez, c’est comme quand on a un mot sur bout de la langue : moi, j’avais sa tête, sa personne, sur le bout de la langue, j’y étais presque. »



Dernier ajout : 30 novembre. | SPIP

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